De Big Brother à Pegasus : anatomie de la surveillance moderne

De la NSA à Pegasus, de Snowden à Palantir, la promesse de liberté numérique s’est muée en un système global de surveillance. États, entreprises et marchés fusionnent dans une transparence forcée où la vie privée devient une marchandise.

De Big Brother à Pegasus : anatomie de la surveillance moderne
« Mais souviens-toi bien de ceci, Winston : il y aura toujours l’ivresse du pouvoir, croissante et sans fin, toujours plus subtile. À chaque instant, il y aura le frisson de la victoire, la sensation d’écraser sous son talon un ennemi sans défense.
Si tu veux te représenter l’image de l’avenir, imagine une botte piétinant un visage humain — éternellement.
Et souviens-toi que ce sera pour toujours. Le visage sera toujours là, offert à la botte. L’hérétique, l’ennemi de la société, sera toujours présent, pour être vaincu et humilié sans fin. Tout ce que produira l’humanité, le Parti le détruira. L’espionnage, les trahisons, les arrestations, les tortures, les exécutions, les disparitions ne cesseront jamais. Ce sera un monde de terreur autant qu’un monde de triomphe. Plus le Parti sera puissant, moins il sera tolérant ; plus l’opposition s’affaiblira, plus le despotisme deviendra rigoureux.
Mais toujours, nous aurons ici l’hérétique à notre merci, hurlant de douleur, brisé, dégradé — et finalement repentant, sauvé de lui-même, rampant à nos pieds de son plein gré. Voilà le monde que nous préparons, Winston. Un monde de victoire après victoire, de triomphe après triomphe : une pression incessante, une pression éternelle, sur le nerf du pouvoir. »
— George Orwell, 1984 (Livre III, chapitre III)

Il fut un temps où ces lignes semblaient réservées à la littérature dystopique, comme un avertissement contre les excès du totalitarisme, un cauchemar d’un autre siècle. Mais au fil des années, l’univers d’Orwell s’est peu à peu glissé dans notre réalité, non pas par des bouleversements soudains, mais par la progression discrète de la technologie, de la peur et du confort. Aujourd’hui, la menace ne vient plus d’un État totalitaire, mais d’une surveillance généralisée, légale, connectée et démocratique.

La surveillance n’est pas nouvelle, mais elle a changé de forme. Autrefois, elle restait marginale : un téléphone mis sur écoute, un dossier confidentiel, une lettre ouverte. Aujourd’hui, elle fait partie intégrante du fonctionnement de nos sociétés. La collecte de données, la traçabilité des transactions, la géolocalisation, la reconnaissance faciale ou les écoutes dites préventives ne sont plus des exceptions, mais des pratiques courantes du pouvoir. Le citoyen n’est plus seulement gouverné, il est aussi cartographié, indexé et archivé.

L’idéologie du contrôle n’a plus besoin de force. Elle avance sous le prétexte de la sécurité, de la santé publique, de la lutte contre le terrorisme ou la désinformation. Ce qui semblait autrefois relever de la fiction policière est maintenant présenté comme une obligation morale : protéger, anticiper, prévenir. À force de vouloir éviter le mal, nous avons fini par surveiller tout le monde. Ce que les régimes autoritaires imposent par la peur, les démocraties l’obtiennent avec l’accord de la population.

La promesse du numérique, celle d’un espace de liberté et d’émancipation, s’est retournée contre nous. En voulant tout connecter, nous avons tout exposé : nos pensées, nos déplacements, nos préférences, nos relations. Les gouvernements, les grandes entreprises et les plateformes privées utilisent maintenant la même ressource, la donnée, dans le même but : rendre la réalité transparente. Ce n’est plus le citoyen qui regarde le monde, mais le monde qui le regarde.

L’Europe, qui se veut un exemple en matière de respect des droits fondamentaux, n’est pas épargnée par cette évolution. Le projet de loi récent, qui proposait de scanner les messages privés de tous les citoyens au nom de la lutte contre la criminalité, montre à quel point cette tendance est devenue profonde. Pour la première fois, une alliance entre libéraux et conservateurs français a envisagé d’instaurer, au cœur du continent, une surveillance algorithmique généralisée, celle-là même que critiquaient autrefois les opposants à la NSA ou à la Chine. Seule une réaction tardive de l’Allemagne a empêché le vote. Mais pour combien de temps encore ?

L’alerte n’est donc pas abstraite, elle est pressante. Ce qu’Orwell décrit, ce n’est pas seulement la tyrannie d’un État, mais la lente dégradation d’une société qui s’habitue à tout voir, tout entendre, tout enregistrer. Dans une telle société, la transparence n’est plus un progrès, mais devient une arme. Dans cette lutte discrète contre la vie privée, chaque loi, chaque caméra, chaque clic ajoute un détail à l’image du futur : celui d’un visage écrasé pour toujours.

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