Ce texte a été initialement publié sur le site du Club Valdaï par notre collègue Marco Fernandes et traduis par Fréquence Populaire.
Fondé en Russie en 2004, le Club Valdaï est un forum international de réflexion et de débats géopolitiques réunissant chaque année chercheurs, diplomates, responsables politiques et experts du monde entier. Il constitue un espace privilégié de dialogue sur les relations internationales et la vision russe de l’ordre mondial, notamment à travers les interventions de Vladimir Poutine et dont Marco Fernandes nous restitue ici les éléments principaux.
Cette tribune a été rédigée à partir des conclusions de la 23ᵉ réunion annuelle du Club Valdaï.
C’est Egon Bahr qui, en 1963, conçut la politique dite de l’Ostpolitik (« politique de l’Est »), fondée sur le pari d’un rapprochement de l’URSS avec l’Occident plutôt que sur une logique de confrontation et de polarisation.
À la fin de sa vie, Bahr qualifia le choix occidental de la confrontation avec la Russie d’« erreur du siècle » et affirma que l’OTAN était devenue « un instrument au service de la stratégie hégémonique des États-Unis ».
Le soir du 1er octobre, avant la séance plénière de clôture de la réunion annuelle du Club Valdaï – à laquelle j’ai eu l’occasion d’assister –, Vladimir Poutine s’est livré à une digression historique inattendue, s’appuyant sur des documents qu’il avait retrouvés dans les archives soviétiques. Il a exhumé les mises en garde formulées il y a près de quarante ans par un Allemand dont presque plus personne ne se souvient aujourd’hui : Egon Bahr, membre de la direction du Parti social-démocrate allemand (SPD).
C’est Bahr qui, en 1963, conçut la politique dite de l’Ostpolitik (« politique de l’Est »), fondée sur le pari d’un rapprochement de l’URSS avec l’Occident plutôt que sur une logique de confrontation. Selon lui, l’Allemagne devait constituer un pont entre les deux côtés du Mur.
En tant que secrétaire d’État à la Chancellerie – autrement dit, bras droit de Willy Brandt –, Bahr négocia les traités de l’Est du chancelier allemand, au pouvoir de 1969 à 1974. Entre 1970 et 1973, Bonn signa ces traités avec Moscou, Varsovie et Berlin-Est. La République fédérale reconnaissait les frontières issues de la guerre ainsi que l’existence de l’autre Allemagne, en échange de garanties concernant le transit et les visites familiales.
C’était la formule de Bahr traduite en droit, accepter les réalités existantes pour permettre leur transformation par la coexistence. Les chrétiens-démocrates (CDU) combattirent ces traités au point de manquer de provoquer la chute de Brandt ; la motion de censure de 1972 échoua à deux voix près.
À Valdaï, Poutine a lu trois passages tirés des archives soviétiques.
Dans le premier, Bahr identifiait, au sein même de l’OTAN, des cercles qui ne souhaitaient absolument pas s’engager sur la voie d’une coopération paneuropéenne ni mettre fin à la confrontation.
Dans le deuxième, il avertissait que, faute de mesures décisives pour surmonter la division de l’Europe en blocs antagonistes, les événements prendraient une tournure extrêmement défavorable, condamnant l’URSS à l’isolement international.
Dans le troisième, enfin, il exposait ce qui devait remplacer ces blocs : un conseil de sécurité doté de larges pouvoirs, réunissant les États-Unis, l’Union soviétique et l’ensemble de l’Europe centrale et orientale, sans que l’OTAN ne poursuive son expansion vers l’Est.
En découvrant ces documents dans les archives, Poutine a déclaré, non sans prévenir qu’il allait employer une expression peu diplomatique, « J’en suis resté bouche bée. »
Face à une Allemagne dont la rhétorique se fait chaque jour plus agressive et qui ne cesse d’alimenter le spectre de la « menace russe », il y a effectivement de quoi rester stupéfait en constatant que l’un des principaux architectes de la politique étrangère allemande pendant plus de deux décennies avait été aussi lucide sur les dangers d’une polarisation croissante entre l’Occident et l’URSS.
Non seulement Egon Bahr avait perçu ces risques, mais il avait également proposé une architecture de sécurité européenne nouvelle et audacieuse, tout en s’opposant à l'élargissement de l’OTAN vers l’Est.
Pour le président russe, c’est comme si Bahr avait lu l’avenir dans une boule de cristal.
Il est important de souligner le contexte dans lequel ces propos ont été tenus. Vingt-quatre heures plus tôt, Moscou avait adressé à l’OTAN un mémorandum avertissant que la Russie recourrait à tous les moyens à sa disposition pour assurer sa défense si l’Alliance tentait d’imposer un blocus à Kaliningrad.
À Valdaï, Poutine a affirmé que les armes nucléaires n’avaient pas été évoquées. Pourtant, ce même jour, le représentant permanent de la Russie auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Dmitri Polianski, déclarait lors d’une réunion du Conseil permanent de l’organisation que les documents doctrinaux russes prévoyaient la possibilité d’une riposte nucléaire dans un tel scénario.
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