« Si toute l'histoire avait été rapportée comme tu es en train de le faire, Seigneur ! Je dis qu'avec Jack Reed, le reportage commence. »
Walter Lippmann, « Legendary John Reed », The New Republic, 1914
Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1917, un jeune Américain d’une trentaine d’années pénétrait dans le palais d’Hiver, à Petrograd, sur les talons des gardes rouges, des soldats et des marins qui venaient d’en forcer l’entrée. Le palais abritait encore, pour quelques heures, le gouvernement provisoire d’Alexandre Kerenski, qui avait quitté la capitale le matin même pour aller chercher des troupes fidèles sur le front. Né de la révolution de Février, ce gouvernement avait perdu une grande partie de ses soutiens faute d’avoir su faire la paix ou donner la terre aux paysans. Dans les sous-sols, des soldats éventrèrent des caisses et en tirèrent des tapis, des rideaux, de la vaisselle et des pendules. Comme quelques-uns commencèrent à se servir, une voix anonyme s’éleva pour leur ordonner de s’arrêter.
« Camarades ! Ne touchez à rien ! Ne prenez rien ! C’est la propriété du peuple ! »
John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, 1919
Aussitôt, raconta plus tard l’Américain, une vingtaine de voix reprirent le cri, et les objets retournèrent dans les caisses. À la sortie, un comité improvisé fouilla chacun de ceux qui quittaient le palais. L’Américain nota la scène dans un carnet. Il s’appelait John Reed. Il ramena de ces semaines passées en pleine Russie révolutionnaire des cartons entiers de tracts, d’affiches et de journaux, et en tira un ouvrage qui fit de lui, aux yeux de ses contemporains comme de l’histoire, tantôt un héros de la révolution, tantôt un propagandiste suspect de sacrifier les faits à ses convictions.
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