Misère du capitalisme

La journée mondiale du refus de la misère, est l’occasion de revenir sur le mot et la chose : non pas un accident de l’histoire, mais une fabrication moderne liée au capitalisme et à son cortège de désaffiliation, de marchandisation du travail et du temps et de culpabilisation du pauvre.

Misère du capitalisme
Photo by Jon Tyson / Unsplash
« Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. » - Victor Hugo

Certains mots/maux pèsent plus lourd que d’autres. « Misère » compte parmi ceux-là. Car, contrairement à la pauvreté, la misère ne désigne pas/n’est pas seulement le manque, mais renvoie à une déchirure profonde : celle qui sépare les hommes moins selon ce qu’ils possèdent que selon la valeur qu’on leur accorde. Être misérable, ce n’est pas tant manquer de pain que manquer d’une place. Être misérable, pour parler comme certains, ce n’est pas tant rien n’avoir que « n’être rien ». C’est vivre sous un regard qui dénie la dignité, c’est porter dans sa chair la trace d’une hiérarchie qui a transformé la dépendance en faute et la fragilité en honte.

On pourrait facilement croire qu’il en a toujours été ainsi, comme il y a toujours eu des malades. L’anthropologie nous apprend pourtant qu’il y eut des sociétés pauvres mais non misérables, où le manque n’impliquait ni exclusion ni mépris ; des communautés dans lesquelles la survie, partagée, n’était pas une humiliation. Ce n’est qu’avec la modernité, la croissance des villes, le règne de l’argent et l’imposition du salariat, que la pauvreté s’est changée en stigmate, puis en structure.

La misère est en effet un phénomène récent, née de la rupture des solidarités, de l’enclosure des terres communes, de la transformation du travail en marchandise. Le Moyen-Âge connaissait la pauvreté, certes, mais l’inscription religieuse et communautaire la rendait « supportable » : le pauvre y avait un rôle, une identité, et même une valeur morale. La modernité marchande, elle, a dépouillé la pauvreté de sa place symbolique : le pauvre est devenu inutile, donc suspect.

La misère n’est pas seulement un symptôme économique : elle est un fait moral et politique, la part maudite d’un choix de civilisation.

Victor Hugo l’avait compris qui introduisait Les Misérables (1862) par ces mots : « tant qu’il existera sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci ne seront pas inutiles ».
Et Marx lui répondait à sa manière : « l’accumulation de richesse à un pôle est en même temps accumulation de misère, de travail pénible, d’esclavage, d’ignorance, de brutalité et de dégradation morale à l’autre » (Le Capital, 1867).

 

L’histoire de la misère est donc l’histoire d’une fabrication : celle d’un monde où la solidarité s’est peu à peu effacée derrière la rentabilité, où l’existence s’est mesurée à la productivité, et où la dignité s’est tarifée comme le travail. La misère ne reflète pas seulement la manière dont une société organise la répartition des richesses, elle montre ce qu’elle consent à perdre d’humain pour se dire prospère. Fille du capitalisme, la misère c’est l’homme qui cesse d’être une fin en soi pour devenir un moyen.

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