Basculement du Chili à l'extrême droite et retournement géopolitique du monde

La victoire de l’extrême droite au Chili est le produit de l’échec d’une gauche devenue gestionnaire du néolibéralisme. Dans cet entretien sans concessions, Daniel Jadue analyse la crise des gauches, mais aussi les guerres au Proche-Orient et le basculement de la planète vers un monde multipolaire.

Basculement du Chili à l'extrême droite et retournement géopolitique du monde
Daniel Jadue, Chilien et Palestinien, un regard authentiquement de gauche sur le monde
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« L’extrême droite est arrivée au pouvoir au Chili en raison de l’échec de ce qui devait être le gouvernement le plus à gauche depuis Allende ». – Daniel Jadue

Dans cet entretien exclusif, Daniel Jadue, leader communiste chilien, mais aussi militant de la cause palestinienne, commente la crise des gauches latino-américaines « colonisées par le néolibéralisme » et qui fait logiquement écho à la crise de la gauche en Occident, et spécifiquement en Europe de l'Ouest.
Il porte également le regard d'un homme du Sud Global, en même temps Chilien et Palestinien, sur les guerres du Proche-Orient (Palestine, Iran, Liban) et leurs conséquences globales, en particulier pour les BRICS.

Cet entretien, réalisé par notre collègue Marco Fernandes et initialement publié en portugais par le journal brésilien Brasil de Fato.

Qui est Daniel Jadue ?

Daniel Jadue est l’une des figures majeures de la gauche chilienne depuis environ une décennie.
Avant de devenir membre du Parti communiste, Jadue – dont les grands-parents ont immigré de Palestine vers le Chili dans la première moitié du siècle dernier – a été militant au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) pendant environ quinze ans, dès l’âge de 11 ans. Il a commencé au sein de l’Union générale des étudiants palestiniens (1978), qu’il a dirigée entre 1987 et 1991 ; il a ensuite été coordinateur de l’Organisation de la jeunesse palestinienne en Amérique latine et dans les Caraïbes, puis vice-président de la Fédération palestinienne du Chili. Il a quitté cette organisation peu après la signature des accords d’Oslo en 1993 et a rejoint le Parti communiste.

Son succès comme maire de Recoleta pendant trois mandats, entre 2012 et 2024, l’avait placé en position de se présenter à l’élection présidentielle de 2021, pour laquelle il était donné favori dans les sondages. Cependant, il a perdu la primaire face à celui qui est devenu ensuite président, Boric, en raison d’une particularité du système électoral chilien : lorsque un parti – ou une coalition – organise des primaires, celles-ci sont ouvertes à l’ensemble des électeurs du pays.
En conséquence, redoutant la candidature de Jadue, la droite chilienne s’est mobilisée pour voter pour Boric, choisissant ainsi un candidat contre lequel elle estimait avoir plus de chances de l’emporter lors de l’élection générale et qui, au final, représentait une menace moindre pour l’establishment chilien – une prévision qui s’est malheureusement révélée exacte.

Précisément en raison de son succès politique, Jadue est devenu une cible supplémentaire sur la longue liste des responsables de gauche ou de centre-gauche latino-américains victimes de lawfare (l’utilisation de la justice comme instrument de persécution politique). Il n’a pas pu achever son troisième mandat à Recoleta et a passé trois mois en détention, puis dix-huit mois en résidence surveillée, mesure qui a été levée le 27 février, date à laquelle il est retourné dans l’espace public. Il fait face à des accusations liées à un supposé détournement de fonds publics dans le cadre du programme municipal « Farmácia Popular » durant la pandémie de Covid-19. Comme il l’a déclaré, « Les avocats qui ont lancé la procédure sont aujourd’hui en prison pour corruption judiciaire. Tout le Chili sait désormais que ceux qui m’ont piégé ont soudoyé des procureurs, des juges et des décisions de justice, et qu’ils ont payé des témoins. Et ce sont les mêmes personnes. »

Le 11 mars, José Antonio Kast, homme politique d’extrême droite et partisan de Pinochet, a pris ses fonctions comme président du Chili, succédant à Gabriel Boric (2022-2026). Surnommé le « Bolsonaro chilien », Kast a battu la candidate de gauche Jeannette Jara, ramenant l’extrême droite au gouvernement du pays après 35 ans. Pour Daniel Jadue, membre du Parti communiste du Chili et ancien maire de la commune de Recoleta — l’équivalent d’un arrondissement dans le Grand Santiago — la population « s’est lassée de la gauche tiède, des mouvements de gauche colonisés par le néolibéralisme » et cherche des alternatives pour soulager sa souffrance.
Il analyse la crise que traversent les mouvements de gauche latino-américains, « colonisés par le néolibéralisme », ainsi que certains des défis auxquels ils sont confrontés dans la période à venir. Il a également commenté ses procédures judiciaires et ses perspectives de retour à l’activité politique.

« La politique ne se fait pas uniquement dans les institutions. La politique la plus importante se fait en dehors d’elles, et c’est pourquoi je suis de retour en politique. Je ne fais pas partie de l’establishment politique, mais je suis actif chaque jour, je débat chaque jour ».

Marco Fernandes : Commençons par le Chili. Le 11 mars dernier, José Antonio Kast, homme politique d’extrême droite, pinochetiste dont le père fut membre du parti nazi allemand et dont le frère, Miguel Kast, fut l’une des figures centrales du gouvernement Pinochet a pris ses fonctions de président. Cela intervient à un moment où l’Amérique latine semble connaître une nouvelle vague d’élections de dirigeants de droite. Comment analysez-vous ce moment ?

Daniel Jadue : Écoutez, avant que l’extrême droite n’arrive au pouvoir au Chili, lorsqu’un gouvernement terminait son mandat sans parvenir à transmettre l’écharpe présidentielle à quelqu’un du même camp politique, on considérait cela comme un échec. Nous devons donc être très clairs : si l’extrême droite est arrivée au pouvoir au Chili, c’est à cause de l’échec de ce qui devait être le gouvernement le plus à gauche depuis Allende. Et, par conséquent, ce n’est pas que le continent ou ses peuples se déplacent vers la droite. Les peuples du continent sont fatigués de la gauche tiède, fatigués des mouvements de gauche colonisés par le néolibéralisme. Ce qu’ils veulent, ce sont des solutions à leurs problèmes et à leurs souffrances. Et nous devons reconnaître que, depuis quarante ans, la gauche modérée a gouverné une grande partie du continent sans rien résoudre. Alors on peut se demander : pourquoi continueraient-ils à nous soutenir ? Voilà la question que nous devons nous poser.

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