« Et voici la colère bretonne
La colère et l’espoir mêlés
Les charlatans qu’on déboulonne
Voici le matin qui se lève
Voici la liberté qu’on rêve
Voici le jour des poings levés ! »
Gilles Servat, An Alarc’h, 1972
« Si l’on soulève les haillons hideux de l’Histoire, on trouve cela : la hiérarchie contre l’égalité et l’ordre contre la liberté. »
Éric Vuillard, L’Ordre du jour, 2017
En 1962, la Compagnie Générale d’Électricité (CGE) implante à Saint-Brieuc une filiale spécialisée dans les joints d’étanchéité en caoutchouc, connue sous le nom du Joint Français. L’installation se présente comme une politique de « décentralisation industrielle » au service du développement de la Bretagne. Elle est en réalité, explique l’historien Vincent Porhel, avant tout motivée par un calcul bien plus prosaïque. Ces usines s’installent en province « parce que les dirigeants se disent on va avoir à faire à une main-d’œuvre docile, en tout cas plus docile qu’en région parisienne, qu’on va pouvoir payer peu cher car ce n’est pas le même niveau de vie, avec une production à moindre coût ». (Vincent Porhel, cité dans « Joint français et réveil breton », leshumanites-media.com, 20 février 2022.).
« Employant une main-d’œuvre jeune, peu qualifiée, essentiellement ouvrière (OS) et féminine (64 %), l’entreprise passe de 211 salariés en 1963 à 579 en 1967 et à 1 031 à son apogée en 1970. C’est la deuxième entreprise briochine après Chaffoteaux-et-Maury. Le choix de cette implantation tient aux bas salaires, inférieurs de 20 à 30 % à ceux de l’usine de Bezons en région parisienne (du fait des primes) mais aussi à ceux de l’industrie briochine, ce qui explique un fort turn over des employés. La direction compte sans doute sur la docilité d’une main-d’œuvre d’origine rurale, laborieuse et peu syndiquée. »
Christian Bougeard, « La grève du Joint Français à Saint-Brieuc », www.bcd.bzh
Les ouvriers briochins réalisent donc qu’à travail identique, leurs salaires sont largement inférieurs à ceux de leurs collègues de l’usine-mère. Une injustice salariale que les syndicats documentent chiffres à l’appui et que les grévistes vivent comme une atteinte à leur « dignité » ; un mot qui reviendra comme un leitmotiv tout au long du conflit.
« Par-delà la demande d’augmentation de 70 centimes sur le salaire horaire, l’exigence de « dignité » est assez vite mise en avant. »
Yvon Tranvouez, « Le contexte religieux de la grève du Joint français », in Patrick Harismendy et Gilles Richard (dir.), Le Joint Français, printemps 1972, 2024
La direction justifie cette différence de traitement par les conditions de vie moins chères en Bretagne qu’en région parisienne. Le raisonnement constitue presque un aveu involontaire sur la nature même du salaire capitaliste. Car si payer moins en province est légitime parce que le coût de la vie serait moins élevé, c’est bien que le salaire n’a pas pour fonction de rémunérer un travail mais de couvrir ce qu’il en coûte pour que le travailleur reste en état de travailler. C’est précisément ce que Marx décrivait dans le premier livre du Capital, lorsqu’il expliquait que la valeur de la force de travail se ramène à la valeur des moyens de subsistance nécessaires à son entretien, autrement dit à ce qu’il faut au travailleur pour vivre, se nourrir, se loger et se reproduire, afin que le capital puisse demain disposer d’une main-d’œuvre aussi fraîche qu’aujourd’hui. (Karl Marx, Le Capital, livre I, 1867).
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