« Le déni de la pensée advient lorsqu’on prétend aligner le travail de l’homme sur le modèle de la machine, aussi perfectionnée soit-elle. Le taylorisme a été l’expression la plus achevée de cette forme de déshumanisation du travail. »
Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, le cours au Collège de France (2012-2014), 2015
Le 5 février 1936, au Rivoli Theater de New York, Charlie Chaplin présentait au monde Les Temps modernes. Le film, muet, s’ouvrait par un carton au ton faussement solennel, sur lequel on pouvait lire : «les temps modernes, Une histoire de l’industrie, de l’entreprise individuelle – de l’humanité à la conquête du bonheur. » Puis, dans un fondu enchaîné resté célèbre, un troupeau de moutons se pressant les uns contre les autres laissait place à une foule d’ouvriers sortant du métro, marchant d’un pas pressé et en rangs serrés vers l’usine. En quelques secondes de pellicule, sans un mot, Chaplin posait déjà avec force les premières lignes de son diagnostic sur la modernité.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, ce film n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Mais pour en saisir toute la pertinence, il faut remonter la chaîne intellectuelle dont il constitue le dernier maillon visible. Celle qui relie trois figures qui se répondent comme en échos. Frederick Taylor, d’abord, l’ingénieur qui voulut soumettre le geste ouvrier à la science. Henry Ford, ensuite, l’industriel qui transforma cette théorie en empire. Chaplin, enfin, l’artiste qui, par le rire, révéla au monde les ressorts de cette mécanique.
Taylor, ou l’ambition de soumettre le corps à la science
Tout commence dans les ateliers américains de la fin du XIXe siècle. Frederick Winslow Taylor, né il y a tout juste 170 ans, en 1856, à Germantown en Pennsylvanie dans une famille bourgeoise, renonce à des études de droit à Harvard pour devenir apprenti mécanicien, puis ouvrier dans une aciérie. C’est une expérience qui le marquera pour toujours.
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