Les conséquences de la trêve dans le Golfe : une victoire à la Pyrrhus pour les iraniens dans un contexte où la crise économique déploie ses ailes ?

La trêve dans le Golfe suspend les combats mais ne règle rien. L’Iran évite la défaite, mais sort affaibli, tandis que les destructions sur l’énergie enclenchent un choc chimique et un choc économique durable. Victoire à la Pyrrhus, inflation, pénuries et recomposition stratégique mondiale.

Les conséquences de la trêve dans le Golfe : une victoire à la Pyrrhus pour les iraniens dans un contexte où la crise économique déploie ses ailes ?
Photo by Patrick Assalé / Unsplash
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L’annonce d’un cessez-le-feu dans le Golfe dans la nuit de mardi à mercredi est incontestablement une bonne nouvelle pour les populations qui étaient victimes des bombardements des uns et des autres. Cependant, cette trêve reste fragile. Elle divise l’administration américaine et le gouvernement israélien fait tout pour la torpiller. Ajoutons qu’en Iran aussi il existe visiblement des divergences. En résumé, nul ne peut dire si elle durera, et si elle aboutira sur un accord de long terme. Au-delà, elle invite à s’interroger sur l’évolution de cette guerre et sur ses conséquences économiques inévitables pour l’ensemble du monde, et en particulier de la France.


I. Quelle dynamique l’emporte ?
Cette trêve est venue interrompre une escalade des États-Unis en violence (ou « escalade verticale ») à laquelle répondait une escalade iranienne en extension du conflit, ou « escalade horizontale ». Pourquoi s’est-on arrêté maintenant ?

I.I. L’état des protagonistes
L’Iran a subi des destructions importantes. Environ 65-70% de son appareil militaire est détruit et une partie de ses infrastructures civiles aussi. De plus, elle a perdu de nombreux responsables. Mais, et c’est essentiel, elle n’a pas plié. Elle a étendu sa sphère d’action avec la mise en place du filtrage du Détroit d’Hormuz et a conservé, jusqu’aux dernières heures du conflit, une capacité de riposte remarquable (comme le montre la frappe sur la grande usine pétrochimique Saoudienne). Avec cette trêve, elle conserve la maitrise du Détroit d’Hormuz où elle impose une forme de péage, appelée dans les milieux pétroliers le « péage de Téhéran ».
Elle sort donc de ces sept semaines de guerre affaiblie, comptant les destructions et ses morts par milliers, mais toujours capable de frapper, en particulier par des missiles balistiques. Il semble qu’il lui reste environ 7000 à 8000 missiles, sur la base de sa production passée, et sur ce nombre il y a probablement entre 5000 et 6000 missiles opérationnels. Quant aux drones, elle pourrait en détenir encore 13 000 [voir la remarquable analyse de Patricia Marins]. Sa capacité de tir, et notamment balistique, reste importante car ses missiles sont enterrés dans des « forteresses », que les iraniens appellent des « cités », enfouies sous plusieurs dizaines de mètres de rochers. Surtout, la possibilité d’un renversement de son régime s’est largement éloignée et la guerre a redonné une forme de légitimité patriotique à ses gouvernants.

Les États-Unis et Israël avaient commencé la guerre dans l’illusion que des frappes de décapitation désorganiseraient ce régime et que la puissance de feu des forces américaines et israéliennes combinées allait réduire à zéro le potentiel militaire de l’Iran en au plus deux semaines. Il convient, à cet égard, de lire l’article du New-York Times écrit par Maggie Haberman et Jonathan Swan. Il montre comment Donald Trump et son entourage se sont laissés convaincre, contre l’avis de la CIA et du Pentagone, par les dirigeants israéliens que l’opération serait facile. Benjamin Netanyahu a présenté un scénario en quatre actes : tuer le Guide Suprême et les principaux dirigeants, détruire l'armée iranienne, déclencher une révolution populaire, installer un nouveau régime. Il a même montré une vidéo de montage avec les « futurs dirigeants » de l'Iran. Or, tous les services de renseignement américains, la CIA mais aussi la DIA (Armée), avaient considéré ce plan comme irréaliste, voire fantaisiste.

Sept semaines après, aucun des deux objectifs n’est atteint. Même l’objectif intermédiaire, la destruction des capacités balistiques de l’Iran, n’est pas atteint. Cette guerre s’est transformée en un conflit pour la liberté de passage dans le Golfe, une question que la trêve laisse pendante. Quoiqu’affaiblies, les capacités balistiques, mais aussi nucléaires de l’Iran, sont donc toujours présentes. Les États-Unis se sont épuisés et ont dangereusement affaiblis leurs réserves. Il faudra plus de trois ans pour produire les missiles « Patriots » tirés au mois de mars (2400 au total), et les réserves de missiles THAAD mais aussi de missiles de croisières sont désormais tombées à des niveaux inquiétants. Enfin, les États-Unis ont été incapables de protéger leurs alliés historiques du Golfe, qui ont subi de lourdes destructions. Au-delà des discours et des rodomontades, la perte de prestige est là. Les États-Unis et Israël ont perdu la guerre informationnelle dans le « Grand Sud » et leur crédit est en fort recul. Il n’est pas innocent que ce soit le Pakistan qui ait négocié la trêve, avec sans nul doute, immédiatement derrière, la puissance de la Chine.

 

I.II. Qui a gagné ?
Cette trêve, survenant après 7 semaines de guerre et sans décision définitive, apparaît donc comme un échec pour les États-Unis, et encore plus pour Israël. Les dirigeants de ce pays avaient été étroitement associés à la décision d’entrer en guerre, si l’on en croit la presse américaine. Les réunions qu’ils avaient tenues avec les dirigeants américains avaient été nombreuses et ce sont les israéliens qui avaient, de toute évidence, convaincu les dirigeants politique américains, sur la base de leurs prétendues compétences informationnelles, d’entrer en guerre. La promesse d’une guerre « courte » était implicite. Était-elle « honnête » ou servait-elle uniquement à convaincre les décideurs américains renvoie au problème de savoir jusqu’à quel point les dirigeants israéliens se sont laissés eux-mêmes abuser par leurs propres services secrets ou n’ont-ils voulu voir que la partie informationnelle qui allait dans le sens de leurs visions ?

A contrario, pour la trêve, ils ont été laissés de côté et doivent se contenter de l’os à ronger que représente la guerre au Liban, une guerre qui commence d’ailleurs à faire ressurgir le mauvais état de l’armée, mais aussi de l’économie.

Bien sûr, il est possible que cette trêve ne soit qu’une occasion permettant aux belligérants de se réapprovisionner en armes et leur donnant le temps d’amener des effectifs bien plus importants que prévus. C’est vrai pour les États-Unis mais aussi pour l’Iran. C’est donc une possibilité à ne pas négliger. Mais, Donald Trump, en dépit de ses affirmations de « succès » répétées à l’envie depuis le début du conflit, et sans cesse démenties par les faits, va être confronté à une situation difficile en politique intérieure, mais aussi dans ses relations avec les officiers supérieurs de l’Armée qui, à bas bruit, contestent sa stratégie (ou son absence de stratégie). Le prolongement de la trêve lui offrirait la possibilité de se retirer sur la pointe de pieds en maintenant les apparences, mais en subissant en réalité un déclassement très fort en Asie, au profit de la Chine et de la Russie.

Globalement, les États-Unis subissent une perte de prestige non négligeable, que des analystes américains comparent désormais à celle subie par la France et la Grande-Bretagne lors de « l’affaire de Suez » en 1956.

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