De Gaulle et la décolonisation : un visionnaire face à l'Histoire

Soixante-quatre ans après les accords d’Évian, la décolonisation apparaît moins comme un abandon que comme une décision stratégique imposée par l’Histoire. De Brazzaville à l’Algérie, de Gaulle accompagne la fin de l’empire avec lucidité tout en préservant la puissance de la France.

De Gaulle et la décolonisation : un visionnaire face à l'Histoire
Le général de Gaulle, alors Président, avec le prince Norodom Sihanouk dans les rues de Phnom Penh en septembre 1966 © Collection Julio Jeldres
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Ce 18 mars 2026, la France commémore le soixante-quatrième anniversaire de la signature des accords d'Évian. Un traité qui mit officiellement fin à la guerre d'Algérie et ouvrit la voie à l'indépendance de ce pays. Derrière cet acte historique, une figure tutélaire : Charles de Gaulle. Pourtant, rien n'était moins simple, ni moins linéaire, que le cheminement du Général vers cette issue. Visionnaire dans ses analyses, ferme dans ses annonces, contraint dans ses choix, de Gaulle incarne à lui seul toutes les tensions et contradictions de la France face à la décolonisation.

De la Conférence de Brazzaville en 1944 aux accords d'Évian en 1962, retour sur un itinéraire historique d'une remarquable complexité.

I. Avant 1958 : les prémices d'une vision réformée de l'Empire

1. La Conférence de Brazzaville (1944) : le premier tournant

C'est dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale, alors que la France libre lutte pour sa survie et sa légitimité, que Charles de Gaulle convoque, du 30 janvier au 8 février 1944, une réunion sans précédent à Brazzaville, alors capitale de l'Afrique équatoriale française (AEF). Cette conférence rassemble les gouverneurs et hauts fonctionnaires de l'empire colonial, dans une atmosphère à la fois solennelle et urgente.

Le contexte est déterminant, la Résistance a besoin de l'Afrique. L'empire a fourni des soldats, des ressources, une légitimité géographique à la France libre. De Gaulle le sait mieux que quiconque. Mais il sait aussi que le monde sort de la guerre transformé, que le vent de l'histoire souffle désormais en faveur des peuples opprimés, et que les États-Unis, avec leur anticolonialisme affiché, vont peser sur l'ordre international de l'après-guerre.

La Conférence de Brazzaville n'est donc pas un acte de générosité désintéressée. C'est un geste politique calculé, qui répond à une triple nécessité : récompenser la fidélité africaine, anticiper les revendications croissantes des populations colonisées, et préserver la grandeur française dans un monde en mutation.

Les décisions de Brazzaville
Les résolutions adoptées lors de la conférence constituent, pour l'époque, un ensemble de réformes remarquables. On y promet la suppression progressive du travail forcé, cette institution infamante qui pesait sur des millions d'Africains, une participation accrue des populations locales à la gestion de leurs territoires, une amélioration sensible des conditions d'éducation et des droits civils, ainsi qu'un accès élargi à la représentation politique dans les instances françaises.

Ces réformes dessinent un horizon plus juste. Mais la Conférence de Brazzaville pose aussi, avec une clarté que l'on a parfois oubliée depuis, une limite ferme et explicite : l'indépendance des colonies n'est pas envisageable, ni souhaitable. Brazzaville ne dit pas adieu à l'empire ; elle cherche à le moderniser, à le rendre plus humain et plus durable, pour mieux le perpétuer.

« Les fins de la civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'Empire. La constitution éventuelle, même lointaine, de self-governments dans les colonies est à écarter. » - Conclusions officielles de la Conférence de Brazzaville, 1944

Cette formulation est révélatrice : de Gaulle raisonne en homme de l'Empire, mais déjà avec la conscience que l'Empire doit évoluer pour survivre. Il n'est pas encore prêt à envisager l'indépendance. Mais il a compris, avant beaucoup d'autres, que le colonialisme brut et immobile est condamné.

Une importance historique durable
Brazzaville ouvre indirectement la voie aux mouvements d'émancipation africaine. En reconnaissant implicitement la légitimité des aspirations des populations colonisées, même pour mieux les canaliser, la conférence amorce une logique de réforme dont l'issue sera, quelques décennies plus tard, l'indépendance. L'histoire a parfois cette ironie : les réformes conçues pour maintenir un ordre finissent par le dépasser.

La Conférence de Brazzaville reste aujourd'hui un document fondateur, à la fois signe d'une époque révolue et germe des transformations à venir. Elle est la première pierre d'un édifice que de Gaulle construira patiemment et parfois douloureusement pendant les deux décennies suivantes.

2. La Communauté française (1958) : l'empire reconfiguré

Lorsque de Gaulle revient au pouvoir en juin 1958, dans le chaos de la crise algérienne, le monde a changé. Les indépendances asiatiques sont consommées depuis des années. Le mouvement des non-alignés prend de l'ampleur. L'Afrique subsaharienne bruisse d'aspirations nationales. Le temps des empires est compté.

De Gaulle le sait. Il sait aussi qu'une rupture brutale serait catastrophique, pour la France comme pour les territoires concernés. Il conçoit alors la Communauté française, institution hybride inscrite dans la Constitution de la Ve République, qui doit permettre une transition en douceur vers une nouvelle forme de solidarité post-coloniale.

Un projet fédéral ambitieux

La Communauté française, telle que de Gaulle la présente lors du référendum d'octobre 1958, offre aux territoires d'outre-mer le choix entre trois options, le statu quo, l'appartenance à la Communauté avec une large autonomie interne, ou l'indépendance complète, mais au prix de toute aide française. C'est un référendum ingénieux, qui laisse la liberté formelle tout en faisant peser les conséquences économiques sur le choix de la rupture.

Le résultat est éloquent car tous les territoires africains votent oui à la Communauté... sauf un.

Le seul « non » : Sékou Touré et la Guinée

Le 28 septembre 1958, la Guinée dit non. Son leader, Sékou Touré, prononce face à de Gaulle une phrase restée célèbre dans les annales de la décolonisation : la Guinée préfère la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage. La rupture est immédiate et brutale. La France retire ses fonctionnaires, emporte ses archives, coupe tous les fils de la coopération. C'est une démonstration de force et, peut-être, un avertissement adressé aux autres.

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage.» - Sékou Touré, devant de Gaulle, Conakry, 25 août 1958

Cet épisode révèle les limites de la Communauté : elle peut fonctionner avec des partenaires consentants, mais elle n'est pas conçue pour absorber une volonté d'indépendance réelle. Et cette volonté, partout en Afrique, est en train de mûrir.

En 1960, la plupart des pays membres de la Communauté accèdent à l'indépendance, dans un mouvement que de Gaulle accompagne sans enthousiasme excessif mais sans s'y opposer. Il avait anticipé l'issue. La Communauté française aura été, au fond, un sas de décompression, élégant, contrôlé, mais inévitablement transitoire.

II. Une pensée stratégique : de Kiel à Tanger, l'héritage d'une géopolitique réaliste

La décolonisation comme calcul de puissance

Pour comprendre la politique de décolonisation de de Gaulle, il faut se défaire de toute lecture idéologique ou sentimentale. De Gaulle n'est ni un anticolonialiste par principe, ni un colonialiste par tradition. Il est, avant tout, un homme de puissance qui pense la France dans le monde, et le monde tel qu'il est, non tel qu'il devrait être.

Sa pensée géopolitique s'est forgée très tôt, nourrie de lectures multiples, Maurras, certes, mais aussi Bergson, Péguy, et les grands théoriciens allemands de la Realpolitik. De l'Action française, il retient moins le nationalisme intégral que la conviction profonde que la puissance réelle d'un État ne réside pas dans l'étendue de ses possessions, mais dans la solidité de son territoire national, la cohérence de son peuple et la clarté de sa volonté.

De Kiel à Tanger : la leçon maurrassienne

Charles Maurras, dans ses écrits géopolitiques, avait théorisé la nécessité pour la France de dominer l'espace méditerranéen et atlantique, depuis Kiel jusqu'à Tanger. Cette vision, d'abord pensée dans un cadre impérial, contenait en germe une réflexion sur les limites de l'empire : jusqu'où la puissance française peut-elle s'étendre sans se diluer ? Jusqu'où l'administration coloniale est-elle un vecteur de grandeur plutôt qu'un fardeau ?

De Gaulle reprend cette intuition fondamentale, mais la retourne, là où les maurrassiens voyaient dans l'empire la condition de la grandeur française, de Gaulle comprend progressivement que l'empire est devenu un obstacle à cette grandeur. Maintenir des millions d'hommes et de femmes sous domination française, au prix d'une guerre qui saigne le pays et le déshonore aux yeux du monde, c'est affaiblir la France, non la renforcer.

Sa décolonisation n'est donc pas une capitulation, c'est un redéploiement stratégique. Il s'agit de libérer la France de la gangue coloniale pour lui permettre de rayonner autrement, par sa culture, sa diplomatie, sa bombe atomique, son rang au Conseil de sécurité, son indépendance vis-à-vis des blocs.

Une vision démographique et réaliste

Ce réalisme de de Gaulle s'exprime avec une franchise parfois brutale dans ses propos privés. Dès 1958, il a compris que la démographie est une force plus puissante que l'armée. Les populations arabes et berbères d'Algérie sont dix millions, elles seront vingt millions, puis quarante millions. Aucune volonté politique, aucune présence militaire ne peut durablement contrecarrer ce mouvement de fond. L'Histoire a ses propres arithmétiques, et de Gaulle sait les lire.

À cette analyse démographique s'ajoutent la pression internationale, l'ONU, les États-Unis, le bloc soviétique instrumentalisant la cause algérienne, le coût économique et humain de la guerre, et la conviction que la France a d'autres batailles à mener, une construction d’une Europe des patries, l'indépendance nucléaire, la politique de grandeur qui requiert une France apaisée et rassemblée.

Dans cette perspective, la décolonisation n'est pas une défaite, mais une politique.

III. Les atermoiements algériens : chronique d'une décision différée

1958 : l'ambiguïté calculée

Le 4 juin 1958, de Gaulle débarque à Alger. La foule en délire l'acclame. Les partisans de l'Algérie française croient tenir leur homme. Et de Gaulle prononce ces quatre mots qui resteront parmi les plus commentés de l'histoire politique française :

« Je vous ai compris ! » - Charles de Gaulle, Alger, 4 juin 1958.

« Je vous ai compris. » Que signifie cette phrase ? Tout et rien. Que de Gaulle entend les Algérois, les pieds-noirs, les soldats ? Oui. Qu'il partage leur conviction que l'Algérie doit rester française ? Là, il ne dit rien. L'ambiguïté est totale, et elle est parfaitement calculée. Chacun y projette ses espoirs, ses certitudes, ses peurs. C'est un chef-d'œuvre de communication politique, dans sa duplicité même.

Car pendant ce temps, dans les coulisses, de Gaulle pense tout autre chose. Alain Peyrefitte, qui fut l'un de ses ministres les plus proches et l'un de ses témoins les plus fidèles, rapporte dans son monumental « C'était de Gaulle » des confidences sans équivoque :

« L'Algérie de papa est morte. L'intégration est une illusion. » - De Gaulle, confidence rapportée par Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle.

La contradiction entre le discours public rassurant et la lucidité privée est nette, voulue, assumée. De Gaulle sait où il va. Il ne sait pas encore comment y mener la France.

1959 : le tournant officiel, mais encore flou

Le 16 septembre 1959, de Gaulle franchit un premier seuil public décisif. Dans un discours solennel, il reconnaît officiellement que l'autodétermination de l'Algérie est une option viable. Il propose trois voies : la sécession, la francisation complète, ou une forme d'association. Pour la première fois, l'indépendance est nommée, même si elle est présentée comme une option parmi d'autres.

En privé, il va plus loin. Peyrefitte rapporte ces mots terribles dans leur lucidité froide :

« Les Arabes sont dix millions… ils finiront par l'emporter. » - De Gaulle, fin 1959, rapporté par Peyrefitte.

Il est donc déjà convaincu du résultat. Mais il diffère l'annonce, tempère la formulation, multiplie les nuances. Pourquoi ? Parce que l'armée n'est pas prête. Parce que les pieds-noirs ne sont pas préparés. Parce qu'une fracture trop brutale risquerait de provoquer la guerre civile en Algérie, mais peut-être aussi en métropole. De Gaulle mène ici une politique du temps, sachant que le temps travaille pour lui.

1960 : la fracture s'accélère

En janvier 1960, Alger se soulève. C'est la Semaine des barricades. Les partisans de l'Algérie française dressent des barrières dans les rues, défient l'autorité de Paris, réclamant que de Gaulle tienne ses engagements, ceux qu'ils ont cru lire dans ses discours ambigus. La rupture avec les colons commence à se matérialiser.

De Gaulle condamne les insurgés avec fermeté, en uniforme, à la télévision. Le message est clair : il n'y a qu'une légitimité, la sienne. L'État ne se négocie pas dans la rue.

Au printemps et à l'été de la même année, ses confidences à Peyrefitte se font plus tranchées :

« Si nous restons, ce sera la guerre civile permanente. » - De Gaulle, printemps 1960, rapporté par Peyrefitte

Et le 14 juin 1960, il utilise pour la première fois la formule « l'Algérie algérienne ». La formule est nouvelle, lourde de sens, et elle reconnaît implicitement l'existence d'une identité algérienne distincte, irréductible à la France. Ce n'est plus simplement « l'autodétermination », c'est l'annonce, voilée mais lisible pour qui veut lire, d'un État en gestation.

1961 : la décision irréversible

En janvier 1961, les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur l'autodétermination de l'Algérie. La réponse est oui, massivement. De Gaulle a le peuple avec lui. C'est une carte qu'il jouera jusqu'au bout.

Puis vient le choc d'avril 1961. Quatre généraux, Raoul Salan, Maurice Challe, André Zeller, Edmond Jouhaud, tentent un coup d'État militaire à Alger. Le putsch échoue, mais il révèle l'ampleur du fossé qui s'est creusé entre le Général et une partie de l'armée. De Gaulle réagit en uniforme, depuis l'Élysée, dans une allocution télévisée mémorable :

« Un quarteron de généraux en retraite… Eh bien ! leur entreprise conduit directement à un désastre national. » - De Gaulle, allocution télévisée, 23 avril 1961

Ce moment est capital. En osant braver militairement l'armée elle-même, de Gaulle comprend qu'il doit aller jusqu'au bout. Reculer maintenant serait perdre sa propre autorité. La décision est prise, irréversible.

Jacques Foccart, l'homme de l'ombre de l'Élysée pour les affaires africaines, dont le « Journal de l'Élysée » constitue une source précieuse, note que de Gaulle, à cette période, jongle avec des contraintes multiples et contradictoires : crainte d'une guerre civile en métropole, volonté d'éviter une rupture définitive avec l'armée, nécessité de ménager les pieds-noirs tout en avançant vers l'issue inévitable. De Gaulle ne tergiverse pas par faiblesse, il avance avec la prudence d'un homme qui doit maintenir cohésion d'un pays profondément divisé.

18 mars 1962 : le dénouement

Le 18 mars 1962, les accords d'Évian sont signés entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). La guerre d'Algérie est officiellement terminée. Le 8 avril, un référendum les approuve à une écrasante majorité. L'Algérie sera indépendante.

À Peyrefitte qui lui demande ce qu'il ressent, de Gaulle répond avec ce pragmatisme désenchanté qui lui est propre :

« Il fallait en passer par là. » - De Gaulle, confidence rapportée par Peyrefitte

Six mots. Toute une politique. La reconnaissance que l'indépendance était inévitable depuis longtemps, et que l'art de gouverner avait consisté à la rendre possible sans que le pays s'y brise.

Les atermoiements : hésitation ou mise en scène politique du temps ?

La lecture rétrospective de ce parcours invite à nuancer profondément le terme d'« atermoiements ». De Gaulle n'a pas hésité au sens d'un homme incertain de son cap. Il avait sa conviction dès 1958. Ce qu'il a géré, c'est le temps, le temps nécessaire pour que l'opinion française, l'armée, les pieds-noirs, les Algériens eux-mêmes, soient en état d'accepter une vérité que lui, seul, voyait assez clairement depuis le début.

Ses fausses ambiguïtés, ses formules savamment floues, ses avancées mesurées, tout cela relève d'une stratégie du mouvement progressif, art dans lequel de Gaulle excelle. Il procède en trois temps, à savoir : ambiguïté (1958), ouverture progressive (1959-1960), décision assumée (1961-1962). C'est moins la marche d'un hésitant que la chorégraphie d'un stratège qui sait que la vérité dite trop tôt peut détruire ce qu'on cherche à construire.

IV. Les opposants : fractures et trahisons au sein du camp gaulliste

Une rupture au cœur même du gaullisme

La politique algérienne de de Gaulle n'a pas seulement suscité l'opposition des partisans traditionnels de l'Algérie française. Elle a provoqué une fracture au sein même du camp gaulliste, divisant des hommes qui avaient combattu ensemble pour la Libération, partagé les mêmes idéaux de résistance et de grandeur nationale. C'est peut-être là le drame le plus intime et le plus poignant de cette période.

Les généraux rebelles : la rupture militaire

Les quatre généraux du putsch d'avril 1961, Raoul Salan, Maurice Challe, André Zeller et Edmond Jouhaud, incarnent la fracture la plus dramatique. Anciens compagnons de route ou fidèles serviteurs du général, ils ont un point en commun, ils ont vu la guerre d'Algérie de l'intérieur, ils ont perdu des camarades, ils ont promis aux soldats et aux populations que la France ne les abandonnerait pas. La politique de de Gaulle leur apparaît comme une trahison personnelle et nationale.

Raoul Salan, ancien commandant en chef en Algérie, devient l'une des figures de proue de l'Organisation de l'armée secrète (OAS), mouvement clandestin qui recourt au terrorisme pour tenter d'empêcher l'indépendance. Il sera arrêté, jugé, et condamné à la prison à vie, peine qui sera commuée puis amnistiée. Son cas illustre le naufrage d'une fidélité mal comprise.

Maurice Challe, lui, se rend rapidement après l'échec du putsch. Il sera condamné à quinze ans de prison. Son témoignage ultérieur est celui d'un homme qui croyait sincèrement défendre la France, et qui n'a jamais compris que la France, selon de Gaulle, n'avait plus besoin de cette défense-là.

Les gaullistes politiques : de la dissidence à la clandestinité

Jacques Soustelle : du compagnon de route à l'adversaire

Peut-être nulle rupture n'est-elle aussi symboliquement douloureuse que celle de Jacques Soustelle. Intellectuel brillant, ethnologue de renom, résistant de la première heure, directeur de la France libre à Londres, compagnon parmi les plus proches de de Gaulle, Soustelle incarne tout ce que le gaullisme a produit de meilleur.

Nommé gouverneur général de l'Algérie en 1955, il avait débarqué comme modéré et libéral, ouvert aux réformes, désireux de réconciliation. Mais ce qu'il avait vu, les attentats, les massacres, la guerre civile embryonnaire, avait profondément transformé ses convictions. Il en était revenu convaincu qu'une Algérie française intégrée et réformée était possible, nécessaire, juste.

Quand de Gaulle s'engage vers l'autodétermination, Soustelle rompt. Il refuse de soutenir la politique algérienne du général, rejoint l'opposition, puis finit par soutenir l'OAS. Il sera contraint à l'exil, poursuivi par la justice française.

Georges Bidault : l'ancien résistant devenu opposant radical

Georges Bidault présente un profil tout aussi troublant. Président du Conseil National de la Résistance (CNR) pendant l'Occupation, successeur de Jean Moulin, plusieurs fois ministre, et président du Conseil sous la IVe République, figure centrale de la vie politique française d'après-guerre, son opposition à de Gaulle sur l'Algérie relève presque du paradoxe historique.

Bidault est un convaincu, l'Algérie fait partie de la France, elle en est constitutive, et y renoncer n'est pas qu'une erreur politique, c'est une capitulation devant le terrorisme du FLN et devant la pression internationale. Il refuse toute négociation avec le Front de Libération Nationale, qu'il considère comme une organisation criminelle. Sa logique est celle d'une certaine droite française, la faiblesse appelle la défaite.

À partir de 1959-1960, sa rupture avec de Gaulle devient totale. Il soutient l'OAS, participe au Conseil National de la Résistance de l'Algérie française, une structure clandestine dont le nom même est une provocation, c'est-à-dire récupérer la mémoire de la Résistance pour légitimer une lutte contre l'État gaulliste. Les conséquences sont sévères, exil en Belgique puis au Brésil, condamnation par contumace en France, marginalisation politique définitive après 1962.

Bidault mourra en 1983, réconcilié avec la France, mais son parcours reste l'un des plus douloureux témoignages des déchirures que la guerre d'Algérie a infligées à la classe politique française.

Léon Delbecque et Pierre Lagaillarde : les activistes de l'Algérie française

Léon Delbecque, figure de la droite gaulliste, avait été l'un des artisans du retour au pouvoir de de Gaulle en mai 1958, il avait aidé à organiser le mouvement d'Alger qui précipita la chute de la IVe République. Mais lorsque de Gaulle prit le chemin de l'autodétermination, Delbecque se retrouva du mauvais côté de l'histoire qu'il avait lui-même contribué à faire.

Pierre Lagaillarde, député d'Alger, fut l'une des figures emblématiques de la Semaine des barricades de janvier 1960. Jeune, charismatique, habillé en treillis militaire sur les barricades d'Alger, il incarne la génération des Français d'Algérie pour qui l'abandon est impensable. Son refus de toute négociation avec le FLN est viscéral, identitaire, et même existentiel.

Les opposants modérés : loyaux mais inquiets

Michel Debré : la fidélité malgré les doutes

Michel Debré, premier Premier ministre de la Ve République, est de loin le plus intéressant de ces opposants modérés. Gaulliste convaincu, artisan de la Constitution de 1958, homme d’État par excellence, il est pourtant profondément hostile à l'abandon de l'Algérie. Il ne peut concevoir que la France renonce à ce qu'il considère comme une partie d'elle-même.

Mais Debré est aussi un homme loyal, envers de Gaulle, envers les institutions qu'il a lui-même bâties, et cette conception finit par l'emporter sur ses convictions personnelles. Il restera dans le gouvernement jusqu'en 1962, appliquant une politique à laquelle il ne croit pas. Son témoignage est celui d'une déchirure intérieure menée dans le silence du devoir.

Jacques Chaban-Delmas : la réserve discrète

Jacques Chaban-Delmas, résistant, gaulliste historique, partisan d'un certain libéralisme politique, fut moins radical dans son opposition. Il manifesta ses réserves sur la manière dont l'indépendance fut conduite, le rythme, les garanties offertes aux pieds-noirs, le sort des harkis, sans jamais rompre avec de Gaulle.

Ce que révèle cette fracture

Cette constellation d'opposants, militaires putschistes, gaullistes en exil, résistants reconvertis en adversaires, dit quelque chose d'essentiel sur la nature même de la politique de de Gaulle. Elle était assez audacieuse pour provoquer la rupture avec ses alliés de toujours. Elle était assez juste, au regard de l'Histoire, pour survivre à ces ruptures. Elle était assez complexe pour laisser des blessures qui ne se refermèrent jamais complètement.

La guerre d'Algérie n'a pas seulement déchiré la France, elle a déchiré le gaullisme lui-même, révélant les contradictions internes d'un mouvement qui avait su rassembler des hommes très différents autour d'une figure tutélaire, mais qui ne put maintenir cette unité quand la statue du commandeur dut faire des choix impossibles.

V. De Gaulle visionnaire : les « cervelles de colibri » et la leçon de l'Histoire

La formule qui résume tout

Parmi les innombrables formules que de Gaulle a laissées à la postérité, peut-être l'une des plus significatives. Évoquant les partisans de l'intégration, ceux qui croyaient possible de fondre les populations algériennes dans la nation française, de faire des Arabes et des Berbères des Français comme les autres, il dit avec son humour acéré et sa cruauté froide :

« Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans qui seront demain vingt millions et après-demain quarante millions ? Si nous faisons l'intégration, si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? » - Charles de Gaulle, confidence privée rapportée par Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle

La formule est brutale dans sa franchise, et elle concentre l'essentiel de la pensée gaullienne sur le sujet, à savoir, un réalisme démographique et sociologique qui refuse de se payer de mots.

La vision démographique : l'arithmétique de l'Histoire

Ce qui frappe, dans ces propos, c'est leur dimension prémonitoire. De Gaulle raisonne en termes de tendances longues, démographie, économie, migrations, au moment où la plupart de ses contemporains débattent de questions tactiques et militaires. Il voit que le problème algérien n'est pas soluble militairement, parce que la solution militaire ne peut pas durer assez longtemps face à des forces qui s'accroissent.

Dix millions d'Algériens en 1958, vingt millions plus tard, quarante millions ensuite, cette projection arithmétique suffit à démontrer, aux yeux de de Gaulle, l'impossibilité de l'intégration. Non pas que les Algériens soient inférieurs ou indésirables, il n'est pas question de cela, mais qu'une telle masse démographique, culturellement distincte, économiquement attirée par la métropole, serait impossible à absorber sans transformer profondément la France elle-même.

Les partisans de l'intégration ne voient pas cette réalité, ou refusent de la voir. Ils raisonnent en juristes, en idéalistes, en patriotes d'une France abstraite. De Gaulle raisonne en géographe, en démographe, en stratège.

Le visionnaire face à son temps

Ce qui fait la singularité de de Gaulle dans cette affaire, c'est qu'il a eu raison trop tôt. Sa conviction intime, exprimée dès 1958 dans ses confidences à Peyrefitte, correspond à ce que l'Histoire allait valider quelques années plus tard. Pendant que ses adversaires débattaient de l'avenir de l'Algérie française comme d'une possibilité réelle, lui savait que le débat était tranché. Il le savait, mais il ne pouvait pas le dire au risque de provoquer les catastrophes qu'il cherchait précisément à éviter.

C'est là que réside peut-être le paradoxe tragique de l'homme d'État de génie, il est condamné à faire semblant de ne pas savoir ce qu'il sait, à feindre l'incertitude qu'il n'éprouve pas, à ménager les illusions de ceux qu'il va blesser. De Gaulle a géré la guerre d'Algérie avec la conscience d'un chirurgien qui sait que l'opération est nécessaire, mais qui doit d'abord endormir le patient.

La leçon de l'Histoire : de Gaulle avait-il raison ?

Soixante-quatre ans après les accords d'Évian, la question mérite d'être posée sobrement. L'Algérie est un État indépendant, souverain, qui a connu des décennies de difficultés politiques et économiques, mais qui existe, construit son avenir, et entretient avec la France une relation complexe, faite de blessures non cicatrisées et de liens indissolubles. L'intégration telle que la concevaient les partisans de l'Algérie française était-elle possible ? L'Histoire a tranché, et c'est non.

Pouvait-on faire autrement que de Gaulle ? Les circonstances de la négociation, la violence de l'OAS, l'abandon des harkis, le drame des pieds-noirs montrent que même la voie choisie fut imparfaite, douloureuse, injuste pour beaucoup. Mais elle permit à la France de sortir d'une guerre qui la saignait, de retrouver une cohésion nationale que la prolongation du conflit aurait définitivement brisée, et une politique de grandeur qui définirent les décennies suivantes, jusqu’à aujourd’hui.

Soixante-quatre ans après les accords d'Évian, le 18 mars 1962 demeure l'une des dates les plus chargées de l'histoire contemporaine de France. Une date qui concentre à la fois la fin d'une guerre, la naissance d'un État, le déracinement de centaines de milliers de pieds-noirs, le destin tragique des harkis, et la clôture d'une époque, celle de la France coloniale.

De Gaulle n'a pas été un décolonisateur par idéal. Il l'a été par nécessité, lucidité et sens de l'État. De Brazzaville en 1944 à Évian en 1962, son chemin est celui d'un homme qui a vu l'inévitable avant les autres, qui a eu la patience de laisser le temps travailler pour lui, et le courage au prix de ruptures déchirantes avec ses propres alliés d'aller jusqu'au bout de ce qu'il savait juste.

Que l'on approuve ou que l'on déplore ses choix, il est impossible de lui contester cette qualité essentielle d’homme d'État, celle d'avoir su distinguer ce qui est possible de ce qui est seulement souhaitable, et avoir agi en conséquence, avec toute la dureté que cela requiert.

Dans une France qui peine encore, aujourd'hui, à regarder en face l'intégralité de son passé colonial, à reconnaître à la fois les richesses et les injustices de cette histoire, la figure de de Gaulle reste un point de référence ambigu, ni coupable simple, ni héros sans ombre, mais homme de son temps et au-delà de son temps, portant en lui les contradictions d'une France qui cherchait, dans la décolonisation, à rester elle-même en changeant de visage.

Sources et bibliographie

Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle (3 vol., Fayard, 1994-2000)

Jacques Foccart, Journal de l'Élysée (Fayard/Jeune Afrique, 1997-2001)

Benjamin Stora, La Gangrène et l'Oubli - La mémoire de la guerre d'Algérie (La Découverte, 1991)

Benjamin Stora, Histoire de la guerre d'Algérie (La Découverte, 2004)

Charles de Gaulle, Discours et Messages (5 vol., Plon, 1970)

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre et Mémoires d'espoir (Plon)

Jean Lacouture, De Gaulle (3 vol., Le Seuil, 1984-1986)

Conclusions de la Conférence de Brazzaville, 30 janvier - 8 février 1944.

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