Les Houthis ont revendiqué une attaque menée dans la nuit du mercredi 22 au jeudi 23 juillet contre deux pétroliers saoudiens dans la zone stratégique de Bab-el-Mandeb, au débouché sud de la mer Rouge. Le mouvement a identifié les navires comme étant l'ENCELIA et le LAYLIA, sans que Riyad n'ait, à ce stade, confirmé ces informations.
Le mouvement houthi, ou Ansar Allah, qui contrôle Sanaa et une grande partie du nord du Yémen, est certes un acteur doté de sa propre logique politique et militaire. Son affrontement avec l'Arabie saoudite s'inscrit dans une guerre longue, engagée bien avant la confrontation actuelle entre Téhéran et Washington. Mais il constitue également l'un des principaux relais régionaux de l'Iran. Son armement, son expertise militaire, ses capacités balistiques et une partie de son soutien stratégique proviennent de la République islamique. Les Houthis disposent donc d'une autonomie opérationnelle réelle, sans être pour autant dissociables de l'architecture régionale de puissance mise en place par Téhéran.
Or cette nouvelle attaque intervient dans un contexte qui dépasse largement le théâtre yéménite. Depuis une dizaine de jours, les États-Unis ont relancé leur confrontation directe avec l'Iran, faisant renaître le risque d'une extension régionale du conflit. Les frappes revendiquées par les Houthis s'inscrivent précisément dans les menaces d'escalade formulées par Téhéran, qui avait averti que toute pression militaire supplémentaire pourrait entraîner une perturbation des principales routes énergétiques mondiales. Comme lors de la première phase de la crise, lorsque Donald Trump avait parié que l'Iran n'oserait pas fermer le détroit d'Ormuz malgré les mises en garde de plusieurs services américains, notamment de la CIA et du Pentagone, Washington semble avoir considéré que Bab-el-Mandeb resterait à l'écart du conflit. Cette hypothèse apparaît aujourd'hui de plus en plus fragile.
L'enjeu dépasse de loin deux pétroliers saoudiens. Bab-el-Mandeb constitue l'un des principaux goulets d'étranglement du commerce mondial. Il commande l'accès au canal de Suez et voit transiter une part essentielle des échanges entre l'Europe, l'Asie et le Golfe. Environ 12 % du commerce maritime mondial y passe encore, malgré une chute importante du trafic depuis les premières attaques houthies de 2023. Plus de 4 millions de barils de pétrole et de produits raffinés y circulent quotidiennement. Chaque incident provoque une hausse immédiate des primes d'assurance, contraint davantage de compagnies maritimes à contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance et augmente mécaniquement les coûts du transport mondial. À terme, ce sont les prix de l'énergie, des matières premières, des biens manufacturés et l'ensemble des chaînes logistiques internationales qui sont affectés, alimentant les tensions inflationnistes dans les économies déjà fragilisées.
Mais Bab-el-Mandeb n'est peut-être qu'un premier niveau d'escalade. Les Houthis disposent d'un autre levier stratégique particulièrement préoccupant : les infrastructures pétrolières saoudiennes de la façade occidentale. Les oléoducs est-ouest qui relient les champs pétrolifères du Golfe aux terminaux de Yanbu, sur la mer Rouge, permettent précisément à Riyad de contourner le détroit d'Ormuz en cas de crise avec l'Iran. Ils constituent l'une des principales garanties de continuité des exportations saoudiennes. Une campagne coordonnée contre ces infrastructures, combinée à une déstabilisation durable de Bab-el-Mandeb, réduirait fortement les capacités d'exportation du premier producteur de l'OPEP+, tout en remettant en cause l'une des principales voies alternatives au Golfe persique.
Le risque n'est donc plus seulement celui d'une perturbation ponctuelle de la navigation. Il est celui d'un véritable embrasement régional, où plusieurs détroits stratégiques, plusieurs infrastructures énergétiques majeures et plusieurs théâtres d'opérations seraient simultanément pris dans une même logique d'escalade. Pour l'économie mondiale, déjà confrontée à un ralentissement de la croissance, à un endettement élevé et à des tensions commerciales persistantes, un tel scénario ouvrirait la voie à un nouveau choc énergétique majeur dont les conséquences dépasseraient largement le Moyen-Orient.