« Nous avons le pouvoir de recommencer le monde à zéro. »
Thomas Paine, Le sens commun, 1776
En juillet prochain, les États-Unis célébreront le deux cent cinquantième anniversaire de leur indépendance, déclaré le 4 juillet 1776. Mais c'est six mois plus tôt, en janvier, que tout bascula. Le pamphlet anonyme qui sortit des presses de Robert Bell, imprimeur de Philadelphie, s’intitulait modestement Common Sense (Le Sens commun). Son auteur, Thomas Paine, n'était arrivé d'Angleterre que quatorze mois plus tôt, muni d'une simple lettre de recommandation de Benjamin Franklin. Il avait 37 ans, une vie d'échecs derrière lui (fabricant de corsets en faillite, percepteur révoqué, deux mariages malheureux…) mais une capacité intacte à penser le monde et à vouloir s’ériger contre l'injustice.
1492. Début de la conquête européenne du continent
L’année 1492 ouvre un cycle de conquêtes coloniales qui précède de près de trois siècles la naissance des États-Unis. On « oublie » trop souvent que cette expansion européenne sur le continent américain a provoqué un effondrement démographique massif des populations autochtones, résultant de la combinaison de massacres, de guerres, de maladies importées et de la destruction systématique des structures sociales et politiques indigènes. L’histoire américaine s’enracine ainsi, dès son origine, dans une catastrophe démographique, territoriale et politique pour les peuples autochtones, dont les effets structurants se prolongeront bien au-delà de la période coloniale.
1607. Jamestown - Première colonie anglaise permanente
Une centaine de colons anglais fondent en 1607 Jamestown (Virginie), premier établissement permanent. La date marque le début de la colonisation de peuplement anglaise en Amérique du Nord. Cette implantation repose dès l’origine sur l’appropriation des terres autochtones, le recours au travail contraint et une conflictualité armée durable avec les peuples indigènes. Loin d’un établissement pacifique, Jamestown inaugure un mode de colonisation fondé sur la dépossession, la coercition et la militarisation du territoire.
1619. Esclavage et démocratie naissante
En 1619, l’arrivée en Virginie des premiers Africains réduits en esclavage marque l’installation progressive d’un système d’exploitation fondé sur la racialisation du travail. L’esclavage constitue en effet un pilier fondamental (tant sur le plan économique, social que politique) des colonies anglaises. Et il sera, un siècle et demi plus tard, constitutionnalisé par ceux-là mêmes qui proclameront que « tous les hommes sont créés égaux ».
1620. Le Mayflower et la colonisation de peuplement
L’arrivée du navire marchand anglais Mayflower en Nouvelle-Angleterre, et avec lui 102 passagers, ouvre la voie à une colonisation d’installation fondée sur l’exclusion religieuse et l’auto-organisation d’une communauté restreinte. Le Mayflower Compact, ou « Pacte du Mayflower », premier document de gouvernement écrit de ce qui allait devenir les États-Unis (signé le 11 novembre 1620), n’est ainsi pas une déclaration de droits universels, mais un pacte interne, réservé aux membres de la colonie.
1676. Rébellion de Bacon : une première grande fracture sociale coloniale
En 1676, une insurrection de colons pauvres dirigée par Nathaniel Bacon secoue la Virginie et culmine avec l'incendie de Jamestown (le 19 septembre). Ce qui terrifie, alors, les élites, c'est que la révolte a vu des Blancs pauvres et des Noirs asservis faire cause commune contre les planteurs. Après son écrasement, les codes raciaux sont durcis. Il faut à tout prix empêcher qu'une telle alliance ne se reproduise. La « ligne de couleur » (selon l’expression de W.E.B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, 1903) devient un instrument de contrôle social.
1739. Révolte de Stono : la peur des esclaves
En septembre 1739, une révolte armée d’esclaves éclate le long de la rivière Stono, en Caroline du Sud, faisant plusieurs dizaines de morts. Rapidement écrasée, l’insurrection installe pourtant durablement un climat de peur parmi les élites esclavagistes et conduit au durcissement massif des lois raciales et du contrôle social, avec le Negro Act de 1740 qui interdit aux esclaves d'apprendre à lire et à écrire, de se rassembler, de cultiver leur propre nourriture, de gagner de l'argent… et autorise les maîtres à tuer les « rebelles ».
1763. Une « Proclamation royale » pour limiter l’expansion coloniale
The Royal Proclamation of 1763, par laquelle Londres cherche à limiter l'expansion coloniale vers l'ouest afin de stabiliser la frontière avec les peuples autochtones après la guerre de Sept Ans, est perçue comme une atteinte intolérable à la « liberté » des colons - entendue non comme un droit abstrait, mais comme la possibilité de poursuivre sans entrave la conquête des terres indigènes. La proclamation est massivement ignorée : les colons s’installent au-delà de la limite fixée, les sociétés de spéculation foncière (auxquelles participent Washington et Franklin) poursuivent leurs acquisitions, et les assemblées coloniales refusent d'en faire appliquer les termes. Ce défi ouvert à l'autorité métropolitaine révèle que la rupture à venir ne portera pas seulement sur la question de la représentation politique, mais aussi sur le droit de disposer librement d'un continent.
1770. Massacre de Boston : la violence avant la Révolution
En mars 1770, des soldats britanniques ouvrent le feu sur une foule de civils à Boston, tuant cinq habitants de la ville. Ce « massacre » marque une étape décisive dans la montée des tensions armées entre colons et autorités britanniques. L’événement révèle que la crise impériale ne se joue plus seulement sur le terrain des principes ou de la fiscalité, mais qu’elle s’est déjà engagée dans une dynamique de confrontation violente.
1773. Boston Tea Party
Dans la nuit du 16 décembre 1773, une soixantaine de colons déguisés en Amérindiens Mohawks montent à bord de trois navires de la Compagnie britannique des Indes orientales ancrés dans le port de Boston. En trois heures, ils jettent par-dessus bord 342 caisses de thé, d'une valeur considérable. L'action, minutieusement organisée par les Sons of Liberty (parmi lesquels Samuel Adams et John Hancock), proteste contre le Tea Act, qui accorde à la Compagnie un monopole sur le commerce du thé dans les colonies tout en maintenant une taxe que les colons jugent illégitime. La réponse de Londres est brutale : les « Intolerable Acts » (1774) ferment le port de Boston, suspendent l'autonomie du Massachusetts et autorisent le cantonnement de soldats chez l'habitant. Ce que les Britanniques conçoivent comme une punition exemplaire aura cependant pour effet d’accélérer la rupture. Les colonies s'unissent en solidarité avec Boston et convoquent le premier Congrès continental. La Tea Party marque le passage de la contestation légale à l'action directe ; et de la résistance locale à la mobilisation intercoloniale.
1775. Lexington et Bunker Hill : la guerre avant l’indépendance
Les affrontements entre milices coloniales (composées de citoyens armés) et les troupes régulières de l’armée britannique au printemps et à l’été 1775, marquent l’entrée ouverte des colonies dans la guerre contre la métropole britannique. Lorsque Thomas Paine publie Common Sense en janvier 1776, le conflit armé est largement engagé. L’indépendance n’est donc pas l’origine de la guerre, mais sa formalisation idéologique a posteriori, dans un contexte où la violence a déjà tranché le débat politique.
Janvier 1776. Common Sense : un moment de bascule idéologique
Lorsque Common Sense paraît en janvier 1776, la crise coloniale a déjà basculé dans la violence armée. Le texte de Paine ne déclenche pas la rupture, mais lui donne une formulation idéologique radicale, en affirmant que le problème n’est plus la mauvaise gestion de l’Empire, mais la monarchie elle-même. En rompant explicitement avec toute légitimité aristocratique et héréditaire, Paine transforme une guerre déjà commencée en révolution de principe, fondée sur la souveraineté populaire et l’égalité politique de droit.
En quelques semaines, Common Sense devint le plus grand succès de librairie de l'histoire américaine. Selon les estimations, 120 000 exemplaires furent vendus dans les trois premiers mois, peut-être 500 000 en un an (sur une population coloniale de 2,5 millions d'habitants). Le texte était lu à haute voix dans les tavernes, reproduit dans les journaux, discuté dans les assemblées. Il convertit en quelques pages des hommes qui, six mois plus tôt, espéraient encore la réconciliation avec Londres. George Washington lui-même, premier président des États-Unis, comme la majorité des leaders coloniaux, ne souhaitait pas l'indépendance avant 1776. Dans une lettre au capitaine Robert Mackenzie, il écrit qu'aucun « homme réfléchi en Amérique du Nord ne souhaite l'indépendance ». Après avoir lu Paine, dont il loue « la doctrine solide et le raisonnement sans réplique », il rejoint les partisans de l’indépendance.
« Le sens Commun opère un puissant changement dans l'esprit de beaucoup d'hommes. »
George Washington, lettre à Joseph Reed du 1er avril 1776
Que disait donc ce texte pour produire un tel effet ?
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