Défendre quelle société ?

50 ans après Il faut défendre la société, la lecture de Foucault éclaire toujours l'envers du pouvoir. Mais peut-on critiquer sans dire ce qui est juste ? Le débat avec Chomsky révèle une fracture décisive : voir la domination ne suffit pas, encore faut-il savoir pourquoi et comment la combattre.

Défendre quelle société ?
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« L’ordre est une notion obscure. De toute évidence celui dont on parle aujourd’hui est l’ordre social. Mais l’ordre social, est-ce seulement la tranquillité des rues ? […] Il n’y a pas d’ordre sans équilibre et sans accord. Pour l’ordre social, ce sera un équilibre entre le gouvernement et ses gouvernés. Et cet accord doit se faire au nom d’un principe supérieur. Ce principe, pour nous, est la justice. Il n’y a pas d’ordre sans justice et l’ordre idéal des peuples réside dans leur bonheur. Le résultat, c’est qu’on ne peut invoquer la nécessité de l’ordre pour imposer des volontés. Car on prend ainsi le problème à l’envers. Il ne faut pas seulement exiger l’ordre pour bien gouverner, il faut bien gouverner pour réaliser le seul ordre qui ait du sens. Ce n’est pas l’ordre qui renforce la justice, c’est la justice qui donne sa certitude à l’ordre. » - Albert Camus, Éditorial de Combat, 12 octobre 1944


Le 7 janvier 1976, Michel Foucault ouvrait au Collège de France un nouveau cycle de leçons intitulé « Il faut défendre la société ». Son hypothèse est frontale : et si le pouvoir politique n'était pas ce qui met fin à la guerre, mais ce qui la poursuit ? Dans ses leçons au Collège de France de 1976, Foucault refuse de raconter la société comme le résultat d’un pacte, d’une pacification, d’une normalisation progressive où l'État viendrait arbitrer des intérêts, dire le droit, trancher les conflits. Il propose de mettre en lumière le fond, plus sombre et, selon lui, plus réaliste, d'un « schéma binaire de la guerre », d’une lutte, d'un affrontement de forces qui travaille la société civile et qui constitue « le principe et le moteur de l'exercice du pouvoir politique ».

Cette « hypothèse guerrière » n'était pas nouvelle dans son parcours. Cinq ans plus tôt, en novembre 1971, Foucault avait affronté le linguiste Noam Chomsky dans un débat télévisé resté célèbre. Les deux hommes s'y opposaient déjà sur la question de la justice et du pouvoir ; et, plus profondément, sur ce que signifie critiquer. Le cours de 1976 radicalise et systématise ce que le débat avait esquissé. Relus ensemble, ces deux moments permettent de comprendre à la fois la puissance et les limites de l'analytique foucaldienne, et pourquoi, cinquante ans plus tard, nous avons encore besoin de Chomsky pour compléter ce que Foucault laisse inachevé. Car si Foucault excelle à montrer comment le pouvoir fonctionne, Chomsky rappelle pourquoi il doit être combattu et au nom de quoi.


Les quatre fictions de la modernité politique
Dans cette première leçon du 7 janvier 1976, Foucault identifie quatre récits que la modernité politique se raconte à elle-même (et qu'il entreprend de démystifier). Ce ne sont pas des erreurs factuelles, mais des grilles de lecture, des cadres narratifs qui organisent notre perception du pouvoir et, ce faisant, en masquent la violence.

D’abord, la fiction du contrat social. Le contrat social suppose un moment d'accord fondateur, réel ou mythique, qui rendrait un ordre politique légitime et, avec lui, des institutions intelligibles. Foucault prend le contre-pied de cette théorie : il regarde l'ordre social comme la sédimentation de combats. Il ne se demande pas « à quelles conditions les individus acceptent-ils d'obéir ? », mais plutôt : « qui a gagné ? », « qui a perdu ? », « qui impose son récit ? », et « par quelles techniques ? ». La question n'est plus celle de la légitimité, mais celle de la généalogie.

Ensuite, la pacification libérale. La modernité aime se raconter comme une sortie de la violence vers la délibération, la loi, le marché, l'administration. Foucault ne nie pas que la violence change de forme. Mais, précisément, il soutient que les rapports de force se poursuivent, même s'ils se déplacent et se codent. Le pouvoir ne cesse pas d'être conflictuel parce qu'il cesse d'être sanglant. Le cœur de sa question, ce jour-là, est brutalement simple : « le pouvoir, tout simplement, est-il une guerre continuée par d'autres moyens que les armes ou les batailles ? »



La neutralité du droit. Le droit se présente volontiers comme une langue froide, universelle, destinée à neutraliser les passions et à empêcher le fort d'écraser le faible. Foucault, lui, soupçonne le droit d'être l'un des grands opérateurs de la victoire : il stabilise, il classe, il fixe une hiérarchie, il transforme en « normal » ce qui n'est, au départ, qu'un résultat provisoire. Foucault ne regarde pas le droit comme un outil de justice, mais comme un dispositif qui rend gouvernable une société traversée de conflits (un dispositif de gouvernement).

Enfin, l'État comme arbitre. La tradition libérale, parfois même social-démocrate, aime croire que l'État se tient à égale distance, qu'il arbitre, qu'il redistribue, qu'il protège. Foucault, ce jour-là, fait entendre une autre hypothèse, glissée dans une formule qui annonce tout le cours : quand on dit que le pouvoir a « en charge de défendre la société », cela peut vouloir dire que « la société dans sa structure politique est organisée de manière que certains puissent se défendre contre les autres, ou défendre leur domination contre la révolte des autres, ou, simplement encore, défendre leur victoire et la pérenniser dans l'assujettissement ».

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