« Nous voulons la République du travail » - Pierre Joseph Proudhon, « Cavaignac », Le Peuple, 5 décembre 1848
Fondata sul lavoro : naissance d’une proclamation révolutionnaire
L’Italie sort en ruines de vingt années de fascisme et d’une guerre dévastatrice. Outre près d’un demi-million de morts civils et militaires, l’économie est effondrée (coût de la vie multiplié par 20 ; entre 20 et 25% de chômage) et la société est déchirée (les historiens parlent de « guerre civile » superposée au conflit mondial, opposant les partisans de la Résistance et les derniers fidèles du fascisme de la République de Salò). C’est pourtant de ce chaos que les forces de la Résistance, réunies au sein du CLN (Comitato di Liberazione Nazionale), font surgir l’exigence d’une refondation.
Le 2 juin 1946, les Italiens votent simultanément pour abolir la monarchie (compromise par sa collaboration avec Mussolini) et pour élire une Assemblée constituante chargée de rédiger la nouvelle loi fondamentale. Cette assemblée est dominée par les forces politiques issues de la Résistance (quoique selon des degrés d’engagement très différents), qui totalisent près de 90 % des sièges : le Parti communiste de Palmiro Togliatti et le Parti socialiste de Pietro Nenni, la Démocratie chrétienne d’Alcide De Gasperi, les républicains, les libéraux et le Parti d’action. Mais malgré les divergences profondes qui opposent les forces en présence, ces hommes et ces femmes partagent une conviction : il faut rompre radicalement avec le passé. La nouvelle République ne devra pas être la continuation du Royaume d’Italie par d’autres moyens. Elle devra incarner un nouveau projet de société.
Pendant dix-huit mois, du 25 juin 1946 au 22 décembre 1947, les constituants débattent de chaque article, de chaque mot. L’article premier, celui qui définit l’essence même de la nouvelle République, fait l’objet de discussions particulièrement intenses. Car derrière la question apparemment technique de la formulation se joue un enjeu fondamental : quel sera le principe de légitimité de la nouvelle République ? Sur quoi se fondera-t-elle ?
Le 22 mars 1947, lors de la discussion sur l’article premier, trois propositions s’affrontent. Elles reflètent trois conceptions différentes de ce que doit être une république démocratique.
- Palmiro Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien, propose que l’article premier proclame : « L’Italie est une République démocratique des travailleurs ». Cette formulation, directement inspirée des constitutions socialistes, affirme que la République appartient aux travailleurs, qu’elle est leur œuvre et leur propriété. Elle exclut implicitement les non-travailleurs (c’est-à-dire les rentiers, les capitalistes oisifs) de la communauté politique légitime. Pour Togliatti, cette formule ne fait qu’énoncer une vérité sociologique : ce sont les travailleurs qui produisent la richesse sociale, ce sont eux qui ont résisté au fascisme, ce sont eux qui reconstruisent le pays. La République doit être la leur.
- Ugo La Malfa, représentant du Parti républicain italien, propose une formulation plus libérale : « L’Italie est une République démocratique, fondée sur les droits de liberté et sur les droits du travail ». L’objectif de La Malfa est d’articuler deux ordres de droits : les libertés classiques héritées de 1789 et les droits sociaux. Il refuse de faire du travail le seul fondement de la République, craignant une dérive collectiviste. Pour La Malfa, la République doit garantir à la fois la liberté individuelle et la dignité du travailleur, sans sacrifier l’une à l’autre.
- Amintore Fanfani, jeune économiste démocrate-chrétien, propose la formule qui sera finalement adoptée : « L’Italia è una Repubblica democratica, fondata sul lavoro » (L’Italie est une République démocratique, fondée sur le travail). Un compromis qui place le travail au fondement de la République sans en faire une « République des travailleurs » au sens exclusif.
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