I. Le document : un classement de 1948 repeint en 2026
Ainsi, le jeudi 27 août 2026, en fin de journée, Donald Trump a publié sur Truth Social une image sans le moindre mot d'accompagnement. Un simple visuel, des portraits en vignettes, empilés par strates, du plus glorieux au plus infamant. Tout en haut, seul, dans une catégorie baptisée « The Greatest », un portrait de lui.
En dessous, la catégorie « Great » (excellents) réunit six noms : Abraham Lincoln, George Washington, Franklin Delano Roosevelt, Woodrow Wilson, Thomas Jefferson et Andrew Jackson. Viennent ensuite les « Near Great » (presque excellents) : Theodore Roosevelt, Grover Cleveland, John Adams et James K. Polk. La catégorie « Average » (moyens) est de loin la plus peuplée : Bill Clinton, John Quincy Adams, James Monroe, Rutherford B. Hayes, James Madison, Martin Van Buren, William Howard Taft, Chester A. Arthur, William McKinley, Andrew Johnson, Herbert Hoover et Benjamin Harrison. Les « Below Average » (inférieurs à la moyenne) rassemblent John Tyler, Calvin Coolidge, Millard Fillmore, Zachary Taylor, James Buchanan et Franklin Pierce. Enfin, la catégorie « Failures » (échecs) accueille Joe Biden, Barack Obama, Ulysses S. Grant, Warren Harding et Jimmy Carter.
Le premier fait à établir est que ce classement n'a pas été inventé. Il s'agit, à quelques retouches près, d'un document publié par le magazine LIFE en novembre 1948. À la demande des éditeurs du magazine, l'historien Arthur M. Schlesinger Sr. avait interrogé cinquante-cinq de ses collègues historiens et politologues, en leur demandant de classer chaque président dans l'une de cinq catégories : Great, Near Great, Average, Below Average, Failure. Le résultat de 1948 donnait exactement six « grands » : Lincoln, Washington, Franklin D. Roosevelt, Wilson, Jefferson et Jackson. Et exactement deux « échecs » : Grant et Harding.
Le squelette est donc intégralement emprunté. Les modifications apportées par Donald Trump sont au nombre de trois, et elles sont toutes situées aux extrémités du tableau. Premièrement, l'ajout d'un étage supérieur, créé pour un seul homme, vivant, en exercice. Deuxièmement, le basculement d'Obama, Biden et Carter dans la catégorie des échecs. Troisièmement, l'absence pure et simple d'une dizaine de présidents, parmi lesquels Ronald Reagan, Dwight Eisenhower, John F. Kennedy, Harry Truman, Richard Nixon, Gerald Ford, Lyndon Johnson, et les deux Bush.
Il faut relever ici une ironie de méthode. Le sondage de 1948 excluait volontairement le président en exercice à l’époque, Harry Truman, au motif qu'on ne juge pas une présidence en cours. Trump, lui, s'inclut, et se couronne. Le geste n'est pas anodin, il emprunte l'autorité d'un format universitaire tout en inversant précisément le verdict que ce type de format produit invariablement à son sujet.
L'affaire ne s'arrête pas là, le visuel a été modifié deux fois en dix jours. Dès le vendredi matin 28 août, Trump publie un graphique différent, dans lequel Woodrow Wilson est rétrogradé et figure parmi cinq présidents qui auraient « cassé » l'Amérique. Puis, le dimanche 6 septembre, une version révisée apparaît. Reagan y fait son entrée, chez les « Near Great », accompagné d'Eisenhower. Kennedy et Nixon sont versés dans la catégorie « Average ». Ford et George H. W. Bush rejoignent les « Below Average », aux côtés de Lyndon Johnson. Herbert Hoover, jusque-là simplement « moyen », est relégué parmi les « Failures », où l'on ajoute également George W. Bush. Trump reste seul au sommet.
Les réactions : la droite plus embarrassée que la gauche
Chez les commentateurs conservateurs, la perplexité l'a emporté sur le reste, car le classement de Trump place Franklin Roosevelt, père du New Deal et artisan de la plus grande expansion de l'État fédéral de l'histoire américaine, dans la catégorie des grands. Donald Trump y adjoint Woodrow Wilson, sous lequel fut instauré l'impôt fédéral sur le revenu et dont le chroniqueur George Will a écrit qu'il avait « ruiné le XXe siècle ». Il relègue Calvin Coolidge, souvent présenté à droite comme le dernier vrai président partisan d'un État minimal, parmi les médiocres, et omet Ronald Reagan.
Jonah Goldberg, rédacteur en chef de The Dispatch, a qualifié la publication de triste et pathétique. Le commentateur Erick Erickson a résumé la stupeur générale en suggérant qu'on débranche le président et qu'on le rebranche. Michael Knowles, plus indulgent, a soutenu que le classement était plus défendable que beaucoup de conservateurs ne voulaient l'admettre dès lors qu'on cessait de le lire à travers une grille strictement partisane.
Knowles a probablement raison, mais pas pour la raison qu'il avance. Ce classement n'est pas idéologique. Il classe les présidents selon l'ampleur de l'empreinte laissée sur l'État et sur l'imaginaire national, non selon leur fidélité à une doctrine. Wilson et Franklin Roosevelt ont agrandi la présidence, ils montent dans le classement. Coolidge s'est effacé, il descend. C'est une échelle de la puissance personnelle, pas une échelle du conservatisme. Et c'est précisément ce qui la rend révélatrice.
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