Sur Fréquence Populaire, nous parlons souvent d’éducation. Récemment, nous avons invité le secrétaire général du SNPDEN et Joachim Le Floch-Imad pour discuter de l’état de l’école, de ses changements et de ses difficultés. Ce sujet nous touche tous, que nous soyons citoyens ou parents. Parfois, des situations concrètes révèlent des tendances de fond. Récemment, j’ai été frappé par l’une d’elles : au collège, on a demandé à l’un de mes enfants de lire un classique de Jules Verne. Rien d’étonnant jusque-là. Mais en regardant l’édition demandée, j’ai eu la surprise de voir qu’il ne s’agissait pas du texte intégral, mais d’une version abrégée. Et cela, dans un bon établissement. Pourtant, cette pratique devient de plus en plus courante.
Une version abrégée, c’est une œuvre à laquelle on a enlevé ce qui fait la richesse de la littérature : le style, les descriptions, les nuances psychologiques, les moments de lenteur voulus par l’auteur, tout ce qui nourrit l’imagination et l’intelligence du lecteur. On garde l’histoire, mais on enlève tout le reste. C’est comme un aliment transformé : cela semble nourrir, mais cela ne nourrit plus vraiment l’esprit. C’est là que le problème commence. Au lieu de demander plus aux élèves, au lieu de les pousser vers le haut, on simplifie, on allège, on raccourcit, on adapte, jusqu’à ce que l’effort lui-même paraisse suspect. On ne forme plus des lecteurs capables de plonger dans une œuvre, on crée des consommateurs de contenus scolaires.
J’ai refusé d’acheter la version abrégée et j’ai choisi l’édition intégrale. Ce n’est pas par snobisme littéraire, mais parce que je trouve difficile à croire qu’un texte lu sans problème par des générations soit soudain trop difficile pour les élèves d’aujourd’hui. J’avais déjà remarqué ce décalage en parlant avec de jeunes lecteurs. Ils disaient avoir “lu” les mêmes livres que moi, mais ne se souvenaient pas des mêmes passages, détails ou subtilités. Je pensais d’abord à un manque d’attention ou à un travail scolaire superficiel. En réalité, nous n’avions pas lu la même œuvre. Ils avaient lu une version simplifiée, parfois même un résumé ou juste une fiche de lecture. Ils pensaient connaître le livre, mais ils n’en avaient vu qu’une ombre.
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