La guerre sociale en habits de concorde – La Charte du travail du 4 octobre 1941

La Charte du travail devait réconcilier patrons et ouvriers et clore un siècle et demi de lutte des classes. Elle ne construisit pourtant presque rien de ce qu’elle promettait et appliqua tout ce qu’elle interdisait. Car tel fut Vichy : une entreprise méthodique de dépossession du monde du travail.

La guerre sociale en habits de concorde  –  La Charte du travail du 4 octobre 1941
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« Échapper à la lutte des classes était l’un des objectifs des corporatistes. Refusant de voir qu’il y a une opposition inéluctable entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui n’ont que leurs bras, ils insistaient sur la communauté d’intérêts à l’intérieur de chaque profession et de chaque secteur d’activité, industriel et commercial. La lutte des classes était à leurs yeux une création, artificielle. Si salariés et employeurs étaient organisés selon de sains principes et si l’on empêchait les agitateurs de manœuvrer les travailleurs, la lutte des classes disparaîtrait. »
Robert O. Paxton, La France de Vichy 1940-1944, 1973 

Désamorcer le 1er mai

Le premier 1er mai est né américain avant d'être baptisé en France. Outre-Atlantique, en 1886, des centaines de milliers d’ouvriers s’étaient mis en grève pour obtenir la journée de huit heures, et le mouvement avait débouché quelques jours plus tard sur le drame de Haymarket Square à Chicago où une bombe lancée contre la police avait servi de prétexte à la pendaison de militants anarchistes. En juillet 1889, le congrès fondateur de la IIe Internationale réuni à Paris décida d’en faire une journée de manifestation mondiale sous la bannière des huit heures de travail huit heures de loisirs et huit heures de sommeil. 

En France, la journée prit dès l’origine un tour tragique lorsqu'en 1891, à Fourmies, la troupe fit feu sur un cortège d’ouvriers et tua 9 personnes. Le 1er mai devint dès lors une date à la fois revendicative et mémorielle où l’on arborait l’églantine rouge à la boutonnière. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, cette journée n’était ni fériée ni payée, de sorte que les ouvriers qui choisissaient de défiler perdaient leur salaire et s'exposaient aux pires sanctions. 

« Faire le 1er mai consistait, pour chaque travailleur, à prendre la décision individuelle et grave de se mettre en grève pour la journée. C'était braver l'autorité patronale, risquer la retenue de salaire et, bien souvent, le licenciement immédiat. »
Albert Gazier, Autour d'une vie de militant, 2006

Face à cette tradition de combat, les régimes autoritaires européens comprirent vite qu'il fallait confisquer le symbole pour en désamorcer l’esprit de revendication. Dès 1923, l’Italie fasciste de Benito Mussolini interdit les manifestations ouvrières et déplaça la fête du travail au 21 avril, jour anniversaire de la fondation de Rome, substituant ainsi le mythe de la grandeur romaine à la mémoire syndicale. Dix ans plus tard, l'Allemagne nazie appliqua une stratégie plus cynique encore. Juste après son arrivée au pouvoir, Adolf Hitler décréta en avril 1933 le 1er mai jour chômé et payé sous le nom de « Journée du travail national », répondant en apparence à une vieille revendication que la République de Weimar n'avait jamais pu satisfaire. Les dirigeants syndicaux y crurent et invitèrent les ouvriers à défiler. Mais l'illusion s'éteignit dès le lendemain matin. Le ministre de la Propagande Joseph Goebbels nota dans son journal que le pouvoir ferait du 1er mai une grandiose démonstration avant d'ajouter « demain, nous occuperons les maisons des syndicats » et qu'« aucune résistance n'est à attendre nulle part » (Joseph Goebbels, Journal (1933-1939), 2007). Le 2 mai, les Sections d'Assaut investirent effectivement par surprise tous les locaux syndicaux du pays, arrêtèrent les cadres et confisquèrent les biens du mouvement ouvrier, prélude à la création du Front allemand du travail unique et obligatoire.

Vichy s'inscrivit exactement dans cette trajectoire en subvertissant le sens de cette journée de lutte. Le 1er mai 1941, le maréchal Pétain choisit de se rendre à Montluçon et à Commentry, deux bastions ouvriers de l’Allier. À Commentry avait été élu en 1882 Christophe Thivrier, le tout premier maire socialiste au monde. De son côté, Montluçon s'était imposée comme une citadelle du mouvement social, façonnée dès la fin du XIXe siècle par ses puissantes usines de métallurgie et imprégnée par la mémoire de son maire emblématique Marx Dormoy. L’ancien ministre de l'Intérieur du Front populaire avait refusé les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940. En représailles, ce dernier l'avait destitué de sa mairie en septembre 1940 puis placé en résidence surveillée, quelques mois seulement avant son assassinat par des militants d'extrême droite. 

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