« Rien ne discrédite aujourd’hui plus promptement un homme que d’être soupçonné de critiquer les machines […] a-t-on jamais pris la liberté d’avancer un argument contre les "effets avilissants" de l’un ou l’autre de ces instruments, sans s’attirer automatiquement la grotesque réputation d’être un ennemi acharné des machines et sans se condamner, non moins automatiquement, à une mort intellectuelle, sociale ou médiatique ? »
Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 2002
Dans les débats sur le numérique ou l’intelligence artificielle, « luddite » fonctionne depuis longtemps comme un terme de disqualification. C’est surtout vrai dans le monde anglo-saxon où la Silicon Valley en a quasiment fait une insulte. En décembre 2015, l’Information Technology and Innovation Foundation (ITIF), un influent think tank américain, décernait son « Luddite Award » à Stephen Hawking, Elon Musk et Bill Gates, pour avoir simplement osé s’inquiéter publiquement des dangers de l’intelligence artificielle.
En France, le mot est moins ou différemment usité, mais son usage renvoie le plus souvent à l’irrationnel, à l’archaïque ; et pour mieux défendre l’idée que le progrès est inévitable et que résister à la machine, c’est résister à l’avenir lui-même.
« C’est ensuite l’économie politique qui s’est efforcée de disqualifier systématiquement toute forme supposée d’opposition au "progrès" : les luddites ne pouvaient être que de pauvres bougres misonéistes et bornés, incapables de discerner les bienfaits à terme du machinisme. Le luddisme était ainsi renvoyé aux oubliettes de l’histoire, parce que synonyme d’obscurantisme. »
Philippe Minard, « Le retour de Ned Ludd. Le luddisme et ses interprétations », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2007.
Ce que cette mise à l’index recouvre est pourtant bien plus ancien et bien plus riche que ce qu’elle prétend stigmatiser. Le luddisme est un mouvement historique, une pensée politique cohérente, une insurrection qui fit trembler le gouvernement britannique au point de mobiliser plus de soldats contre ses propres ouvriers que contre Napoléon.
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