Les mises à mort de la révolution espagnole

Il y a quatre-vingt-dix ans débutait la guerre d’Espagne dont on connaît le récit dominant et les images les plus fortes, de Guernica aux Brigades internationales et « No pasarán ». Mais il faut surtout se souvenir que sous cette guerre, c’est une révolution qu’on a assassinée.

Les mises à mort de la révolution espagnole
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« Il y a des guerres justes. Il n'y a pas d'armée juste. »
André MalrauxL'Espoir, 1937

L’Espagne de 1936 n’était pas un pays exotique voué depuis toujours aux convulsions, mais une société européenne entrée tardivement dans l’industrialisation, où de rares foyers de modernité, la Catalogne textile, le Pays basque sidérurgique, coexistaient avec d’immenses campagnes du Sud dominées par la grande propriété et travaillées par des journaliers sans terre. La Deuxième République, proclamée en 1931 après le départ du roi Alphonse XIII, avait entrepris de tout réformer, la terre, l’Église, l’armée, l’école, l’organisation du territoire, et s’était heurtée à des résistances proportionnelles à son ambition.

« Aucun aspect de la vie politique ou sociale ne fut soustrait au champ des réformes entreprises par le gouvernement provisoire, puis par ceux que dirigea Manuel Azaña entre octobre 1931 et septembre 1933. Plus de deux années d’une activité législative fébrile furent consacrées à la réorganisation de l’armée, à la séparation de l’Église et de l’État, et à la mise en œuvre de mesures radicales touchant la propriété de la terre, les salaires ouvriers, la protection de l’emploi et l’instruction publique. [...] Les anciennes classes dirigeantes, les propriétaires et la société conventionnelle, écartées du pouvoir par le nouveau régime républicain, réagirent avec énergie et fracas aux réformes. Ce mélange de grandes espérances, de réformes, de conflits et de résistances fut ce qui marqua la République durant ses deux premières années »
Julián CasanovaThe Spanish Republic and Civil War, 2010
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Mille jours qui déchirèrent l'Espagne

Depuis 1931, l'Espagne faisait l'apprentissage d'une République née du départ d'Alphonse XIII, et qui avait entrepris de porter la main sur ce que des siècles avaient rendu intouchable, les grands domaines et leurs maîtres, l'emprise de l'Église, les galons d'une armée pléthorique, le retard des campagnes et des écoles. Chaque réforme lui valut un mur d’opposition, à droite comme à gauche, le général Sanjurjo tentant dès 1932 un premier coup de force, tandis que des insurrections libertaires enflammaient les campagnes, jusqu'à ce hameau andalou de Casas Viejas dont le nom resta attaché à une terrible tuerie. À l'automne 1934, les mineurs des Asturies et la Catalogne se soulevèrent à leur tour, et c'est l'Armée d'Afrique qu'on lança contre eux, au prix de milliers de vies. La victoire du Frente Popular, en février 1936, attisa un printemps de grèves et d'occupations de terres, jusqu'à ce que l'assassinat, le 13 juillet, du chef monarchiste Calvo Sotelo ne serve de dernier prétexte aux généraux. Quatre jours plus tard, ils passaient à l'acte.

17-18 juillet 1936. Le soulèvement part des garnisons du Maroc et gagne la péninsule le lendemain. À Séville, Queipo de Llano prend la ville par la terreur radiophonique, tandis que le général Mola orchestre la conjuration depuis Pampelune et que Franco rallie l'Armée d'Afrique.

19-20 juillet 1936. À Barcelone et à Madrid, ouvriers et syndicats écrasent la rébellion, et le général Goded, capturé en Catalogne, est fusillé. Faute d'une victoire nette, le pays se trouve coupé en deux.

Été 1936. Dans la zone restée républicaine, une révolution sociale renverse l'ordre établi, usines collectivisées et terres mises en commun, portée surtout par la CNT anarchiste et son chef Buenaventura Durruti. Vainqueurs à Barcelone, les anarchistes déclinent pourtant le pouvoir que leur tend le président catalan Lluís Companys.

Août 1936. L'Armée d'Afrique, transportée par les avions d'Hitler et de Mussolini, remonte vers Madrid en semant la terreur, dont la prise de Badajoz, le 14 août, offre l'image la plus sanglante. À Grenade, les franquistes fusillent le poète Federico García Lorca.

Septembre 1936. Les grandes puissances instituent un Comité de non-intervention qui, sous couvert de neutralité, désarme la seule République. Le socialiste Largo Caballero forme un gouvernement de guerre.

27 septembre 1936. Franco détourne ses colonnes pour délivrer l'Alcázar de Tolède assiégé, troquant un avantage militaire contre un mythe fondateur.

1er octobre 1936. À Burgos, Franco est proclamé chef de l'État et Generalísimo.

Novembre 1936. Devant Madrid, l'assaut est brisé au cri de « No pasarán » (« ils ne passeront pas »), lancé par Dolores Ibárruri (la Pasionaria), avec le renfort des premières Brigades internationales et des conseillers soviétiques. Le gouvernement se replie sur Valence. Durruti y trouve la mort le 20 novembre, le jour même où les nationalistes fusillent José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange. L'Allemagne dépêche la légion Condor.

Février 1937. La bataille du Jarama, à l'est de Madrid, et la chute de Málaga, enlevée avec l'appui des divisions italiennes, saignent les deux camps.

Mars 1937. À Guadalajara, l'armée républicaine inflige une déroute cinglante au corps expéditionnaire de Mussolini.

26 avril 1937. La légion Condor rase Guernica, ville symbole des Basques, éprouvant le bombardement de terreur que Picasso allait immortaliser.

Mai 1937. Barcelone s'embrase cinq jours durant, communistes et gardes d'assaut contre anarchistes et POUM. Dans la foulée, Andreu Nin, chef du POUM, est enlevé et assassiné par les services soviétiques, et Juan Negrín remplace Largo Caballero pour brider la révolution.

Juin-octobre 1937. Le front du Nord s'effondre, Bilbao tombant en juin, Santander en août, les Asturies en octobre, privant la République de son industrie. Pour desserrer l'étau, elle lance en vain les offensives de Brunete et de Belchite.

Décembre 1937-février 1938. La République arrache Teruel en plein hiver avant de la reperdre un mois plus tard.

Avril 1938. L'offensive franquiste d'Aragon atteint la Méditerranée à Vinaroz et coupe la zone républicaine en deux.

Juillet-novembre 1938. La bataille de l'Èbre, la plus longue et la plus meurtrière du conflit, use l'armée populaire pour un gain nul. À l'automne, les Brigades internationales font leurs adieux, saluées par la Pasionaria.

Septembre 1938. Les accords de Munich, en livrant la Tchécoslovaquie à Hitler, achèvent d'isoler la République.

26 janvier 1939. Barcelone tombe, ouvrant la Retirada, l'exode d'un demi-million d'Espagnols vers la France, où beaucoup sont internés sur les plages du Roussillon.

27 février 1939. Londres et Paris reconnaissent Franco, et le président Manuel Azaña démissionne.

Mars 1939. À Madrid, le coup du colonel Casado renverse Negrín pour tenter, en vain, de négocier la paix, et la capitale tombe le 28 mars.

1er avril 1939. Franco proclame la fin de la guerre. Commence alors une répression qui, sous la dictature, se prolongera près de quarante ans.

Lorsque, le 17 juillet 1936, une partie de l’armée se souleva contre la République depuis le Maroc espagnol, les conjurés, autour du général Mola, escomptaient une prise de pouvoir rapide. Ils échouèrent à moitié. Le soulèvement l’emporta dans la Vieille-Castille, en Navarre, en Galice et dans une partie de l’Andalousie, mais il fut brisé à Madrid, à Barcelone, à Valence et à Bilbao, souvent parce que les organisations ouvrières prirent les armes plus vite que les officiers ne sortirent des casernes. De cet échec partiel naquit la guerre, le pays se retrouvant coupé en deux sans qu’aucun camp pût liquider l’autre.

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