Chose étrange, lorsqu’il débarque en 1936 à Mexico, la première référence d’Artaud est européenne, picturale et biblique : « Ce n’est pas en Italie mais au Mexique que les peintres d’avant la Renaissance ont pris le bleu de leurs paysages, et l’immense recul des fonds dont ils décorent leurs Nativités. » Le pays des Tarahumaras est pour lui le « pays des rois-mages. »
Qu’est-il venu y chercher ? « Une vérité qui échappe au monde de l’Europe et que les Tarahumaras avaient conservée. » Et dans la quête de cette vérité, le poète surréaliste retrouve spontanément les deux pôles secrets qui, à partir du Quattrocento, ont lancé l’Occident sur le chemin de la modernité : la peinture perspective – cet « immense recul des fonds » dont le bleu est le signe : la couleur même du lointain – et le christianisme en son origine la plus concrète : la Nativité.
Artaud, venu au Mexique pour sortir de la sphère de représentation européenne et déboucher enfin dans un ailleurs spirituel de l’Occident, commence par pointer le moment de l’unité de l’art européen avec les autres cultures, les autres traditions et, en même temps, le moment de la déviation qui le suit immédiatement : la Renaissance (car pour dévier il faut d’abord avoir été ensemble). Dès lors, il n’aura de cesse de recouvrer cette science perdue dont l’histoire de l’Europe en son développement n’est que la progressive occultation et, pour finir, l’oubli. En résumé : tenter de sortir de la sphère européenne suppose aussi, et peut-être d’abord, de revenir à l’origine secrète, jamais interrogée, de l’Europe – peinture, perspective et christianisme – telle qu’elle se déploie à partir du fait premier de l’art du Quattrocento. Quitter l’Europe c’est d’abord revenir à son centre ignoré.
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