« C’est une invasion qui ne s’accompagne d’aucun battement de tambour ni de déploiement de troupes, mais qui pénètre imperceptiblement chaque foyer par les marchandises, les livres et les idées. »
William T. Stead, The Americanization of the World, 1902
En 1902, le journaliste britannique William Thomas Stead, un des journalistes les plus influents de son époque, annonçait un changement majeur dans l’équilibre du monde.
« Le fait le plus marquant de la fin du XIXe siècle a été le passage du leadership de la race anglophone de Londres à Washington. […] L’américanisation du monde est la tendance du XXe siècle. »
William Thomas Stead, L’Américanisation du monde, 1902
L’histoire lui a donné raison. Le siècle qui s’est écoulé a effectivement vu les États-Unis devenir la puissance autour de laquelle toutes les autres ont dû se définir, par l’alliance ou par le refus. Et cette domination ne s’est pas uniquement exercée par les armes, mais également par des moyens plus discrets, plus enveloppants, dont la force tient précisément à ce qu’ils ne ressemblent pas à de la force. Le cinéma et la musique, la langue et les marques, l’argent et le droit, les universités et les réseaux numériques ont tissé autour du monde une toile si serrée que certains n’ont pas hésité à y voir le signe d’une nouvelle civilisation.
Pour désigner cette emprise d’un genre nouveau, l’universitaire Joseph Nye, qui avait aussi servi au Pentagone, forgea en 1990 l’expression de soft power (puissance douce). À côté de la puissance des armées et des sanctions (hard power), qui contraint et qui menace, Nye identifiait une autre forme de pouvoir, qui, estimait-il, ne contraint pas mais qui attire, qui n’impose pas mais qui séduit. Un pouvoir permettant d’obtenir des autres ce qu’on désire.
« Le soft power, c’est amener les autres à vouloir ce que vous voulez. »
Joseph Nye, Bound to Lead, 1990
Joseph Nye mourut le 6 mai 2025, à l’âge de 88 ans. Une disparition survenue, ironie de l’histoire, au moment même où l’administration américaine entreprenait de démanteler, l’un après l’autre, les instruments mêmes de cette puissance douce. L’agence chargée de l’aide au développement, l’USAID, qui répandait depuis des décennies l’influence américaine dans les pays pauvres, fut vidée de sa substance, Elon Musk se vantant publiquement de l’avoir « passée au broyeur ». Les radios qui diffusaient la voix de l’Amérique aux quatre coins de la planète, Voice of America, Radio Free Europe, Radio Free Asia, virent leur personnel mis à pied par un décret du 14 mars. Le prestigieux programme de bourses Fulbright, qui attirait depuis 1946 vers les universités américaines l’élite intellectuelle du monde entier, fut suspendu. En quelques semaines, l’« hyperpuissance culturelle » (Hubert Védrine, Face à l’hyperpuissance, 2003) semblait renoncerd’elle-même à ce qui, depuis trois quarts de siècle, permettait son rayonnement sur la planète entière.
« L’Amérique débranche son soft power. »
Nicholas Cull, « Shuttering VOA, Fulbright and USAID: America turns off the soft power », Anadolu Agency, 26 mars 2025
La croyance du reste du monde en la supériorité du modèle américain s’est effritée à mesure que l’écart entre les valeurs proclamées et les actes commis devenait plus visible : des véritables raisons des guerres d’Irak et d’Afghanistan ainsi que de l’intervention en Libye à la crise financière partie de Wall Street en 2008 en passant par les révélations de multiples scandales comme la prison de Guantanamo et les images d’Abou Ghraib ou encore les fuites d’Edward Snowden sur l’espionnage de masse pratiqué par l’Agence nationale de sécurité (NSA), et ce jusque chez les alliés les plus proches des États-Unis. Un détachement d’autant plus possible qu’on a vu émerger des pôles capables de proposer au monde d’autres modèles, d’autres récits et d’autres « alliances » – de la Chine devenue une rivale crédible sur le plan économique aux puissances qui s’organisent pour échapper à l’orbite de Washington.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’influence américaine ne s’est pas évaporée. Elle est profondément intégrée au monde. Les films que regarde la planète, la musique qu’elle écoute, les stars et les athlètes qu’elle admire, et jusqu’à la langue dans laquelle elle commerce et publie, tout cela est, pour l’essentiel américain.
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