« La stratégie d'annihilation est devenue, de manière caractéristique, la façon américaine de faire la guerre. »
Russell F. Weigley, The American Way of War : A History of United States Military Strategy and Policy, 1973
Le 23 septembre 1943, lorsque les sirènes retentissent de nouveau à Nantes, les habitants savent déjà ce qui arrive. Sept jours plus tôt, le 16 septembre, des formations de B-17 de la 8e Air Force américaine avaient survolé la ville pour frapper son port, ses installations industrielles, son aérodrome et des bâtiments utilisés par l’armée allemande. Les objectifs étaient pourtant bien militaires. Nantes était en effet occupée depuis 1940et toute son économie avait été mise au service du Reich, depuis ses infrastructures portuaires et ferroviaires jusqu’à ses capacités industrielles, pleinement intégrées à l’effort de guerre allemand. Mais si l’objectif pouvait être précisément identifié sur une carte, les bombardiers de l’époque étaient incapables de garantir une frappe d’une précision comparable. Ainsi, dès le 16 septembre, la dispersion des frappes fut considérable. Un groupe de B-17, s’étant trompé dans la localisation du navire recherché, largua ses bombes autour du parc de Procé, à près de trois kilomètres de la cible. Certaines vagues atteignirent effectivement les installations portuaires, mais nombre de bombes tombèrent sur différents secteurs de la ville, notamment sur le centre, révélant dès ce premier raid combien les zones effectivement frappées débordaient largement les objectifs désignés.
Une semaine plus tard, le 23 septembre, les bombardiers américains revinrent et bombardèrent de nouveau la ville. Le matin, alors qu’ils avaient notamment pour mission de détruire un sous-marin amarré dans le port, ils frappèrent lourdement la zone portuaire et les chantiers navals, mais aussi la gare de Nantes-État, le quartier Sainte-Anne, les quais et Chantenay. Le soir, une nouvelle attaque s’abattit sur la ville qui n’avait pas encore fini de dégager les ruines du bombardement précédent. Le bombardement toucha de nouveau le centre et s’étendit vers Saint-Donatien. Rue de la Paix, des incendies se déclarèrent, tandis que, rue de la Marne, le grand magasin Decré s’effondra. L’alerte prit fin vers 20 heures, mais les incendies continuèrent de ravager plusieurs immeubles pendant trois jours.
Au terme de ces deux journées, on dénombra au moins 1 444 morts (d’autres décomptes municipaux en retiennent 1 463), auxquels s’ajoutèrent quelque 2 500 blessés, des centaines d’immeubles détruits et des quartiers entiers ravagés.
« Dans ce monde à l’envers, ce sont les Alliés libérateurs qui tuent des Français en grand nombre. »
Andrew Knapp, Les Français sous les bombes alliées, 1940-1945, 2014
Ce désastre ne peut être réduit à la formule commode des « dommages collatéraux », comme si la mort des civils avait constitué la conséquence techniquement inévitable de la destruction d’objectifs indispensables. Les travaux d’Andrew Knapp, l’un des principaux historiens des bombardements alliés sur la France, montrent qu’en septembre 1943 près de 59 % des bombes larguées sur Nantes tombèrent dans des quartiers d’habitation. Le cas de Nantes ne renvoie donc pas seulement à l’horreur ordinaire de toute guerre moderne. Il pose le problème plus spécifique de l’emploi de bombardiers lourds volant à très haute altitude pour atteindre des cibles ponctuelles situées au cœur ou à proximité immédiate d’une grande ville.
Certes, les Américains n’étaient pas seuls à bombarder ainsi – Le Creusot avait connu quelques mois plus tôt un résultat encore pire, 80 % des bombes larguées par la RAF ayant alors frappé les zones résidentielles – et ils n’étaient pas, pendant la Seconde Guerre mondiale, ceux qui poussèrent le plus loin la doctrine de destruction des villes. Le Bomber Command britannique avait explicitement fait de l’attaque des zones urbaines allemandes et du moral des populations un instrument stratégique. Les bombardements de Dresde, du 13 au 15 février 1945, appartiennent d’abord à cette histoire alliée et largement britannique. Dans la nuit du 13 au 14 février, 805 bombardiers du Bomber Command britannique frappèrent la ville en deux vagues et provoquèrent une tempête de feu qui ravagea le centre historique ; des B-17 de la 8e Air Force américaine bombardèrent à leur tour Dresde les deux jours suivants. Les archives de la RAF estiment que 85 % de la zone urbaine densément bâtie fut dévastée et qu’environ 500 000 habitants perdirent leur logement. Une commission indépendante constituée par la ville de Dresde a depuis établi le bilan à environ 25 000 morts.
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