« Je suis pessimiste par l'intelligence, mais optimiste par la volonté. »
Antonio Gramsci, Lettres de prison, 1929
Figure intellectuelle et politique majeure de la gauche suisse, Jean Ziegler est mort le 10 juin 2026, à Genève, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, emporté par la maladie de Parkinson. Sa disparition pose une question qui dépasse de loin sa personne, celle de savoir ce qu’une discipline comme la sociologie peut et doit faire de la misère qu’elle décrit.
C’est dans la réponse qu’il a lui-même donnée à cette question que se loge tout le paradoxe de son œuvre. La contribution majeure de Jean Ziegler à la prise de conscience des injustices ne tient pas d’abord à une découverte scientifique, ni à un appareil théorique d’une grande nouveauté. Elle réside dans une opération de langage, et plus profondément de morale, par laquelle il a requalifié en crimes des phénomènes que le discours dominant rangeait du côté de la fatalité, de la pénurie ou du malheur. Là où l’on parlait de catastrophe naturelle, il parlait de meurtre. Là où l’on invoquait la rareté, il dénonçait une organisation. Et derrière cette organisation, il traquait une cécité elle aussi organisée, celle d’élites dont le discours sur le monde a d’abord pour fonction de leur garantir la bonne conscience. En présentant l’ordre établi comme logique, naturel et bienfaisant, ce discours dispense en effet ceux qui en profitent d’avoir jamais à se penser comme responsables. Tout l’effort de Ziegler aura été de démonter pièce à pièce le récit que les dominants tiennent sur leur propre pratique, en montrant qu’il n’est pas une description du monde mais l’instrument même de leur pouvoir, et qu’il aveugle ses porteurs autant qu’il trompe leurs victimes.
« La façon dont la classe dominante, en l’occurrence les dirigeants des sociétés transnationales, bancaires, industrielles et leurs alliés, se représente sa propre pratique ne constitue pas une théorie scientifique de cette pratique. Si tel était le cas, elle travaillerait à les priver de tout moyen d’agir, puisque cette théorie montrerait comment cette pratique fonctionne, à qui elle profite, qui elle exploite, qui elle tue, qui elle trompe sur ses buts. Personne ne l’accepterait plus. Au contraire, la classe dirigeante produit des explications qui donnent de sa pratique une représentation fausse, destinée à lui permettre de continuer à l’exercer tout en la légitimant comme logique, innocente, naturelle, inévitable, au service de la nation et de la collectivité. L’idéologie des dominateurs ne ment pas qu’aux dominés. Elle mystifie souvent aussi ceux qui la propagent. Il n’est pas rare en effet que les principaux protagonistes de l’impérialisme croient eux-mêmes à leur mission bienfaisante. »
Jean Ziegler, L’Empire de la honte, 2005
Rien, pourtant, dans ses origines ne destinait Jean Ziegler à ce rôle de procureur de l’ordre établi.
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