« Quel parti politique au pouvoir ou quel président tient les rênes, cela ne compte pas pour un iota. Nous ne sommes pas des politiciens ni des penseurs publics, nous sommes les riches, nous possédons l’Amérique ; nous l’avons Dieu sait comment, mais notre intention est de la garder si nous le pouvons, en mettant dans la balance le poids impressionnant de notre soutien, de notre influence, de notre argent, de nos relations politiques, de nos sénateurs achetés, de nos congressmen avides, de nos démagogues de réunions publique, contre toute assemblée, toute campagne présidentielle qui menace l’intégrité de nos biens. »
Frederick Townsend Martin, La mort du riche oisif, 1911
Il existe une manière d’écrire l’histoire de la démocratie américaine qui en fait le récit d’un progrès continu, d’une promesse fondatrice qui se réalise lentement mais sûrement. Ce « narratif » soutient que chaque injustice finit par être réparée.
« Il n’y a rien de fondamentalement mauvais dans l’Amérique. Ce qui est mauvais peut être corrigé par ce qui est bon dans l’Amérique. »
Bill Clinton, discours d’investiture, 20 janvier 1993
« L’arc de l’univers moral est long, mais il se courbe vers la justice. »
Barack Obama, discours pour le cinquantième anniversaire de la Marche sur Washington, 28 août 2013
Ce récit occulte en réalité la dynamique profonde du système, caractérisée au contraire par l’effort de démantèlement méthodique qui suit chacune des avancées obtenues par la lutte.
1. L’« hyperprésidentialisation » du régime
Dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, 7 bombardiers furtifs B-2 et 1 sous-marin américain frappèrent les installations nucléaires iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan. L’opération, baptisée Midnight Hammer (marteau de minuit), fut décidée et exécutée sans qu’aucune déclaration de guerre n’ait été demandée au Congrès, sans même que les principaux membres des commissions du renseignement des deux chambres n’aient été informés à l’avance. Le 28 février 2026, les forces américaines passaient à nouveau à l’offensive dans le cadre de l’opération Epic Fury (furie épique), frappant cette fois directement Téhéran et ses alentours dans une opération conjointe avec Israël.
À deux reprises, le Congrès tenta d’invoquer le War Powers Act pour contraindre le président à mettre fin aux opérations. À deux reprises, Donald Trump opposa son veto, et les républicains empêchèrent que soit réunie la majorité des 2/3 pour le surmonter.
« Madison disait que nous donnerions certains pouvoirs au législatif et certains pouvoirs au président. Et que chacun, en essayant de saisir le pouvoir de l’autre, exercerait un contrôle et un contrepoids. Je ne pense pas que nos fondateurs aient jamais imaginé le Congrès actuel, qui manque totalement d’ambition. Il ne contrôle pas le président. »
Rand Paul, sénateur républicain du Kentucky, sur CBS News, 8 mars 2026
Ces deux séquences ne sont pas seulement l’illustration d’une politique étrangère aventureuse. Elles révèlent l’état réel d’un système constitutionnel dans lequel un seul homme peut engager la prétendue première puissance militaire du monde dans un conflit armé contre un État souverain, sans l’assentiment du pouvoir législatif, sans débat public préalable, et sans que les mécanismes institutionnels censés pouvoir l’en empêcher aient été en mesure de produire autre chose que des résolutions symboliques.

Ce qui rend la situation plus inquiétante encore, c’est que les observateurs les plus proches de la présidence, jusque dans les rangs républicains, décrivent depuis des mois une communication présidentielle dont l’incohérence est sans précédent dans l’histoire moderne : des déclarations contradictoires d’une journée à l’autre sur les objectifs mêmes de l’opération militaire en cours, sur l’étendue des dégâts causés, sur les conditions d’un éventuel cessez-le-feu, sur la nature des négociations avec Téhéran.
Le 2 octobre 1919, Woodrow Wilson subissait un AVC le laissant partiellement paralysé pour les 17 derniers mois de sa présidence. Sa femme Edith devint de facto présidente, filtrant toutes les affaires d’État, tandis que le pays était maintenu dans l’ignorance de son état réel. Le vice-président Thomas Marshall aurait pu prendre le relais. La Constitution de 1787 prévoyait en effet le transfert des pouvoirs au vice-président en cas d’« incapacité » du président (son article II, section 1), mais sans toutefois définir cette incapacité ni prévoir de procédure pour la constater, pas plus qu’elle ne précisait si le vice-président devenait alors président à part entière ou simplement président par intérim. Marshall refusa donc d’agir sans une résolution du Congrès déclarant officiellement le poste vacant. Le pays fut ainsi gouverné pendant près d’un an et demi par une femme qui n’avait reçu aucun mandat du peuple américain, au nom d’un mari que la Constitution reconnaissait comme président sans qu’il fût en mesure de l’être.
Ce vide constitutionnel, aggravé par l’assassinat de Kennedy en 1963, conduisit à l’adoption du 25e amendement, ratifié en février 1967, soit 46 ans après la fin du mandat de Wilson.
Vingt ans plus tard exactement, en 1987, le nouveau directeur de cabinet de Ronald Reagan, Howard Baker, demanda à deux collaborateurs d’enquêter sur l’état de la Maison-Blanche dans le contexte de l’affaire Iran-Contra. Le rapport interne décrivait un président « inattentif et inapte », qui « ne voulait pas lire les documents, même courts », et dont les collaborateurs disaient qu’« il ne voulait faire que regarder des films et la télévision ». La possibilité d’invoquer le 25e amendement fut alors sérieusement évoquée.
Baker décida d’observer personnellement Reagan lors d’une réunion de Cabinet organisée à cet effet. Le président lui sembla, ce jour-là, « comme son ancien lui-même ». Il s’en contenta et l’idée fut abandonnée.
Pendant toute la campagne présidentielle de 2024, Donald Trump fit de la santé mentale de Joe Biden l’un de ses arguments les plus répétés. Des formules comme « Sleepy Joe » (Joe l’endormi), l’homme qui « ne sait même plus où il est » et dont la lucidité était selon Trump un danger pour la nation, avaient été martelées à chaque meeting, reprises par Fox News et transformées en argument électoral central.
Deux ans plus tard, c’est à propos de Trump lui-même que la question est posée. Et cette fois, non seulement par des adversaires politiques cherchant un angle d’attaque, mais par d’anciens alliés, des personnalités conservatrices, des élus des deux partis, des journalistes de grands réseaux généralistes… et des majorités dans les sondages.
Les faits qui ont précipité l’affaire sont survenus au cours de la première semaine d’avril 2026. Le 7 avril, Trump annonçait sur Truth Social, ce qui aurait dû être qualifié ni plus ni moins d’intention génocidaire concernant l’Iran : « une civilisation entière mourra cette nuit, pour ne jamais être reconstruite. Je ne veux pas que cela se produise, mais ça arrivera probablement ». Le lendemain, lors du traditionnel Easter Egg Roll à la Maison-Blanche (la fête de Pâques annuelle organisée sur la pelouse de la Maison-Blanche pour des centaines d’enfants en bas âge), il se lançait devant une table d’enfants dans une diatribe sur les missions de bombardement en Iran, les avions abattus et les opérations de sauvetage, avant de suggérer aux enfants de revendre ses autographes « 25 000 dollars sur eBay », puis descendit les marches de la Maison-Blanche avec une difficulté physique visible, s’appuyant sur la First Lady.
Le sénateur démocrate Chris Murphy, membre de la Commission des affaires étrangères du Sénat, qualifia certaines déclarations du président de « divagations d’un homme qui a perdu le contact avec la réalité » (Chris Murphy, post sur X, 19 janvier 2026). Le 10 avril 2026, le représentant Jamie Raskin, membre de rang du Comité judiciaire de la Chambre, adressa au médecin de la Maison-Blanche une lettre exigeant une évaluation cognitive et neurologique immédiate du président, en invoquant « une série de déclarations publiques de plus en plus volatiles, incohérentes et alarmantes » liées au conflit iranien. Retournant contre les républicains leur propre précédent, il rappela que le président de la commission judiciaire de la Chambre, Jim Jordan avait lui-même affirmé qu’un président « qui n’est pas cognitivement apte n’est pas apte à gouverner ».
Le 30 mars 2026, sur MSNBC, l’animatrice Katy Tur ouvrait son émission Katy Tur Reports en posant la question de savoir si Donald Trump avait bien « l’acuité mentale pour diriger ce pays », et citait deux sondages concordants, l’un du Washington Post, d’ABC et d’Ipsos, l’autre de Reuters et d’Ipsos, montrant que 56 % des Américains estimaient désormais que le président manquait de la vivacité d’esprit nécessaire à l’exercice de ses fonctions, et que 6 Américains sur 10 le jugeaient de plus en plus imprévisible à mesure qu’il vieillissait, y compris parmi les républicains et les indépendants. Le 13 avril, le New York Times par la voix de Peter Baker, correspondant en chef du journal à la Maison-Blanche depuis six présidences, publiait un article consacré au « comportement erratique et aux déclarations extrêmes » du président, dont le sous-titre mentionnait que d’anciens alliés le décrivaient désormais comme un « fou furieux » et un homme « manifestement dérangé ». Baker y écrivait que les déclarations récentes du président « ont laissé à beaucoup l’impression d’un autocrate dérangé, ivre de pouvoir », et que « jamais dans les temps modernes la stabilité d’un président n’avait été débattue aussi publiquement et aussi chirurgicalement – avec des conséquences aussi profondes ». Trois jours plus tard, Jill Abramson, ancienne directrice de la rédaction du New York Times, publiait dans le Boston Globe un éditorial déplorant que « les signes évidents de déclin mental du président n’aient pas reçu l’attention médiatique proportionnelle aux problèmes qu’ils posent au monde ».
Que ces inquiétudes soient fondées cliniquement ou partiellement instrumentalisées (deux hypothèses qui ne s’excluent pas), leur formulation publique par d’anciens alliés conservateurs, des journalistes de grands médias et des élus des deux partis, à propos d’un homme disposant d’un pouvoir exécutif et militaire sans équivalent dans les démocraties occidentales, dont celui de déclencher seul une frappe nucléaire, sans l’accord du Congrès ni d’aucune autre instance, ce que la doctrine américaine désigne par le terme de sole authority, en dit long sur l’état du système, reconnu jusque dans les rangs de ses défenseurs.
« Les Pères fondateurs n’avaient aucune idée des armes nucléaires et de ce qu’un président pouvait en faire. Je ne pense pas qu’ils aient jamais imaginé que quelqu’un agirait de la façon dont Donald Trump agit en fonction. »
Jamie Raskin, Time Magazine, 10 avril 2026
« Ce n’est pas une surprise que nous soyons dans autant de difficultés. Ce n’est pas une surprise étant donné que le Cabinet ne va pas invoquer le 25e amendement pour un homme qui est clairement fou. »
Ty Cobb, ancien avocat de la Maison-Blanche sous Trump, The Jim Acosta Show, 1er avril 2026
Le système dispose pourtant d’un mécanisme prévu à cet effet, régulièrement évoqué ces temps-ci. Le 25e amendement de la Constitution des États-Unis, adopté en 1967, permet en effet au vice-président et à une majorité du Cabinet de déclarer le président incapable d’exercer ses fonctions.
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