Le sol tremble sous les pieds de ceux qui sont censés guider la marche du monde, et de ceux qui sont censés la commenter. L’ordre établi menace de s’effondrer, le présent est imprévu et le futur imprévisible. Donald Trump affirme la loi du plus fort et signe la fin du droit international. Inédit et inconnu sont les maître mots de l’histoire en train de s’écrire.
Les faits qui justifient cet émoi, cependant, cachent une illusion : celle, précisément de l’inédit. Les élucubrations de Trump expriment, avec une vérité qui est celle de la caricature, une réalité qui le dépasse. Ses gesticulations s’inscrivent dans la continuité d’une politique de domination étasunienne constamment fondée sur la force. Simplement le cynisme brut s’est débarrassé de l’emballage messianique. Les néoconservateurs républicains ont remplacé les néoconservateurs démocrates.
Quand l’histoire reprend son cours normal
Il est toutefois vrai que, au delà de cette continuité, la « révolution » trumpienne des relations internationales marque la fin d’une époque. Mais elle ne constitue pas pour autant un saut dans l’inédit et l’inconnu. Car la période qui s’achève ainsi sous nos yeux a été proprement exceptionnelle, au sens où elle représente une sorte d’anomalie, d’a-normalité dans le cours de l’histoire. Et s’achevant, elle laisse l’histoire reprendre son cours normal, et les relations entre États renouer avec leurs principes fonciers. Telle est du moins la thèse soutenue par Bertrand Badie, pour qui les alliances de bloc sont mortes, laissant se développer ce qu’il appelle les connivences pragmatiques. ( « Les « alliances de bloc sont mortes et l’Occident ne le comprend pas. », OrientXXI 20.6.2022 ) Les alliances de bloc par excellence, ce sont celles, jumelles et ennemies, de l’OTAN (l’alliance « atlantique »), d’une part, et du pacte de Varsovie, d’autre part. Les blocs relèvent globalement du schéma huntingtonien du « choc des civilisations ». Ils sont censés être cimentés par des parentés identitaires et/ou par des affinités idéelles (idéologiques et/ou religieuses), des « valeurs communes » en langage contemporain.
Or, à l’encontre d’Huntington, l’histoire abonde de situations où ces parentés et ces affinités ont été battues en brèche par les raisons de la géopolitique. L’une des plus célèbres parmi les alliances « a-civilisationnelles » est celle conclue au seizième siècle entre François Ier et Soliman le Magnifique (contre les Habsbourg). Au début du vingtième siècle, c’est avec l’Empire allemand que s’alliera l’Empire ottoman (tous deux s’opposant à la Russie). Quant aux alliances allant au rebours de l’idéologie, la plus spectaculaire est sans doute le pacte germano-soviétique de 1939. Mais à la fin du dix-neuvième siècle, et jusque dans la première guerre mondiale, la France démocratique n’hésita pas non plus à s’allier avec la Russie tsariste.
En fait, c’est seulement après 1945 que l’on voit se constituer des blocs structurés et censément intangibles, s’affrontant au nom du bien et du mal (symétriquement définis), sans pratiquement que leurs membres disposent du moindre degré de liberté, sauf bien sûr les pays leaders. L’Est et l’Ouest se font face et prétendent régenter la géopolitique mondiale en fonction de leur opposition géo-idéologique. L’effondrement du communisme et la dissolution subséquente du pacte de Varsovie, en 1991, vont mettre fin à ce système binaire et laisser l’Occident victorieux - et seul.
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