« Le rêve américain avec lequel nous avons tous été élevés est un rêve simple, mais dont le pouvoir est grand – si vous travaillez dur et que vous respectez les règles, vous aurez une chance d’aller aussi loin que les capacités que Dieu vous a données pourront vous mener. »
Bill Clinton, cité dans Samuel Huntington, Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures, 2004
« Aux États-Unis, contrairement à ce qu’on croit souvent, un pauvre court plus de risque de rester bloqué en bas de l’échelle sociale que dans un autre pays riche. […] Les faits montrent que le mythe du rêve cache la réalité d’un cauchemar pour la majorité des gens qui ne sont pas financièrement à l’aise et blancs – et par blancs, il faut comprendre très blancs : les personnes d’origine hispanique ou arabe n’en font pas partie. »
Pierre Jaquet, Le rêve américain, un cauchemar, 2022
Le 13 février 1960, le Saturday Evening Post, qui atteignait alors le tirage historique de 6,9 millions d’abonnés, parut dans tous les kiosques américains avec en couverture un autoportrait étrange de son illustrateur vedette. La toile, peinte à l’huile par Norman Rockwell pour accompagner le premier épisode de son autobiographie, montrait le peintre de dos, assis à son chevalet dans un espace blanc dépouillé, en train de produire un autoportrait sur sa toile. À sa gauche, un miroir doré surmonté d’un aigle, dans lequel se reflétait son visage réel, à savoir un homme maigre à lunettes, le teint blafard, l’air un peu las et la pipe pendante. Devant lui, sur la toile en cours, le visage qu’il était en train de peindre n’était pas tout à fait celui que renvoyait le miroir. Il était plus jeune, plus serein, plus distingué… et la pipe vaillante. Rockwell s’en expliqua dans son autobiographie.
« Je devais montrer que mes lunettes étaient embuées, parce que je ne pouvais pas voir réellement à quoi je ressemblais, à savoir un type maigrichon et quelconque, et que j’étais donc autorisé à arranger un peu la vérité et à me peindre plus séduisant et plus distingué que je ne le suis. »
Norman Rockwell, My Adventures as an Illustrator, 1960

Aucun commentateur de l’époque ne s’arrêta sur ce que cette confession révélait pourtant, à savoir le geste exact qui définissait l’œuvre entière de Rockwell depuis quatre décennies. Ses illustrations du Saturday Evening Post, qui avaient construit pendant deux générations l’imaginaire visuel dominant de la classe moyenne blanche américaine (le dîner familial du Thanksgiving, le médecin de campagne au chevet de l’enfant malade, le marin rentré au foyer, le retraité paisible à la sortie de l’église), n’avaient jamais cherché à représenter la société américaine telle qu’elle était. Elles l’avaient peinte telle qu’elle voulait se voir. Et l’autoportrait de février 1960, dans son innocence apparente, disait que cette dissociation entre l’image et la chose, que Rockwell pratiquait pour lui-même en s’arrangeant un peu, était la matrice même du regard que l’Amérique des années 1950 portait sur elle-même.
Car il fallut bien que cette image existât. Il fallut qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les ouvriers de Detroit, les employés de bureau de Chicago, les vétérans qui s’installaient dans les pavillons neufs de Levittown puissent se reconnaître dans une figure collective qui les unît au-delà de leurs conditions concrètes. Cette figure, qu’on prit l’habitude d’appeler le « rêve américain », fut la grande invention politique des décennies qui suivirent 1945. Elle reposait sur une promesse simple, à savoir que dans cette nouvelle Amérique de la prospérité conquise, chaque travailleur honnête pouvait, par le seul fruit de son effort, accéder à la propriété d’une maison, à l’éducation supérieure de ses enfants, à une voiture neuve et à la sécurité matérielle d’une retraite paisible.
Cette promesse se réalisa effectivement pour des millions d’Américains, et c’est précisément ce qui la rendit si puissante. Mais en plus d’exclure silencieusement des pans entiers de la société américaine que les images de Rockwell ne représentaient jamais, ce rêve américain reposait sur des conditions historiques exceptionnelles et d’autant plus précaires qu’elles butaient sur l’hostilité jamais désarmée des classes possédantes qui n’avaient consenti au compromis fordiste qu’à contrecœur et qui œuvraient sans relâche à le démanteler.
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