« Il n’y a pas une personne pauvre aux États-Unis qui ne le soit en raison de ses propres lacunes. »
Russell H. Conwell, conférence « Acres of Diamonds », 1890
« Je suis né du côté obscur de l’American Dream, dans les champs près de Troy, en Alabama, en 1940. Le rêve américain n’avait rien de réel pour moi qui n’en ai jamais cultivé l’espoir. Nous avons une expression pour ça en Amérique : "être du mauvais côté du rail". »
John Lewis, Across That Bridge: Life Lessons and a Vision for Change, 2012
Le 6 novembre 2025, le conseil d’administration de Tesla ratifiait à 75% des voix un projet de rémunération de son PDG Elon Musk, sur dix ans. Si les objectifs fixés sont atteints (notamment une capitalisation boursière de l’entreprise à 8 500 milliards de dollars ou encore la vente de 20 millions de véhicules), Musk touchera 100 millions de dollars en moyenne par an. Sachant qu’un ouvrier de la chaîne de montage Tesla gagne environ 50 000 dollars par an, et un ingénieur logiciel entre 130 000 et 250 000, cela représente 500 000 fois plus que son ingénieur et 2 millions de fois plus que son ouvrier.
Cette rémunération astronomique vient s’ajouter à une fortune personnelle déjà considérable. Selon le Bloomberg Billionaires Index, Elon Musk pesait au moment du vote 457 milliards de dollars, et avait vu sa fortune progresser de plus de 200 milliards dans la seule année 2025. À ce rythme, en y ajoutant les 100 milliards annuels du plan voté, il deviendrait dans moins de deux ans le premier billionnaire de l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire le premier homme à disposer d’une fortune personnelle de 1 000 milliards de dollars. Cela en ferait aussi le premier d’un peloton de multimilliardaires dont les fortunes respectives s’élèvent tout de même à 337 milliards de dollars pour Larry Page (Google), 313 milliards pour Sergey Brin (Google), 290 milliards pour Jeff Bezos (Amazon), 251 milliards pour Larry Ellison (Oracle), 217 milliards pour Mark Zuckerberg (Meta), 196 milliards pour Michael Dell, et 178 milliards pour Jensen Huang (Nvidia).

La démesure de ces fortunes pourrait laisser croire qu’il ne s’agit que de cas isolés, rendus peu significatifs par leur outrance même. Il s’agit pourtant de l’expression la plus spectaculaire d’un mouvement de fond, une concentration de richesse sans précédent dans l’histoire du pays. Les statistiques sur ce point sont innombrables, mais à titre d’indication retenons tout de même que :
- Les 1% les plus riches détiennent désormais 30,8% de la richesse nationale, soit 49 200 milliards de dollars, contre 22,8% en 1989 (Federal Reserve, Distributional Financial Accounts, 2024). La richesse totale des ménages américains s’élevait fin 2024 à 162 000 milliards de dollars.
- Le seul 0,1% le plus riche concentre à lui seul davantage de patrimoine que les 90% les plus pauvres réunis, soit environ 22 500 milliards de dollars (Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, The Triumph of Injustice, 2019 ; Institute for Policy Studies, 2025).
- Entre 1979 et 2021, les revenus après transferts et impôts du 1% le plus riche ont progressé de 281% en termes réels, quand ceux des 90% les plus pauvres sont restés stables ou ont à peine progressé (Center on Budget and Policy Priorities à partir des données du Congressional Budget Office, Trends in the Distribution of Household Income from 1979 to 2021, 2024). Le ratio de revenu entre le top 1% et les 90% les plus pauvres, qui était de 12 pour 1 en 1979, atteignait 42 pour 1 en 2021.
- Le salaire fédéral minimum, gelé à 7,25 dollars de l’heure depuis juillet 2009, atteint en pouvoir d’achat réel son plus bas niveau depuis le milieu des années 1950. Et 35,9 millions d’Américains vivaient en 2024 sous le seuil de pauvreté fédéral, soit 10,6% de la population (US Census Bureau, Income, Poverty and Health Insurance Coverage in the United States: 2024, septembre 2025). Si l’on retient la mesure supplémentaire de pauvreté, plus inclusive, qui prend en compte les coûts régionaux et les transferts publics, ce taux atteint 12,9% de la population.
« Ce qui se passe aux États-Unis est simple : les riches s’enrichissent, les plus riches des riches s’enrichissent encore plus, les pauvres deviennent plus pauvres et plus nombreux, et la classe moyenne se vide – elle voit ses revenus stagner ou diminuer, la distance entre elle et les vrais riches grandissant. »
Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, 2014

L’explication la plus communément admise, dans le récit que l’Amérique aime à (se) raconter, est que cette concentration de la richesse au sommet n’est pas le symptôme d’un problème de fond, mais une preuve que le système fonctionne. La preuve que ceux qui réussissent le méritent et que ceux qui échouent auraient dû travailler plus dur, étudier plus longtemps et prendre davantage de risques. Cette idée structure les discours de campagne des candidats républicains comme démocrates, imprègne aussi bien les productions d’Hollywood que les manuels de management des écoles de commerce, se transmet dans les sermons des mégaéglises évangéliques comme dans les conférences TED des entrepreneurs de la Big Tech. C’est pourquoi aujourd’hui encore, et pour certains même plus que jamais, le « rêveaméricain » (The American Dream) continue d’irriguer l’imaginaire collectif.
« Malgré des conditions économiques et politiques difficiles, les Américains continuent de croire au rêve américain. […] La plupart des Américains (69%) pensent avoir atteint le rêve américain ou être en passe de l’atteindre, indépendamment de leur origine ethnique, de leur revenu ou de leur niveau d’éducation. »
Archbridge Institute, American Dream 2025 Snapshot, mai 2025
« Globalement, 76% des adultes américains de cette étude se déclarent fortement d’accord ou plutôt d’accord avec l’idée que le rêve américain est atteignable. »
Gallup et Milken Center for Advancing the American Dream, American Dream Study, 2024
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