Révolution sociale en Bolivie

En Bolivie, la mobilisation ouvrière, paysanne et indigène entre dans sa troisième semaine et pèse sur un pouvoir isolé, mais massivement soutenu par les États-Unis. Crise économique, humiliation, pillage par les Américains... la doctrine Donroe a du plomb dans l'aile.

Révolution sociale en Bolivie
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C'est une révolte populaire.
La Bolivie vit bien davantage qu’une simple crise politique. Ce qui se joue depuis maintenant trois semaines dans les rues de La Paz, sur les routes coupées du pays andin et dans les immenses mobilisations syndicales et populaires, ressemble de plus en plus à une véritable révolte sociale nationale. Une révolte enracinée dans la colère des classes populaires, des travailleurs, des organisations paysannes et indigènes contre un pouvoir accusé de vouloir replacer le pays sous tutelle économique et géopolitique américaine.

Autour du palais présidentiel, le pouvoir vacille sous la pression des barrages, des manifestations et des affrontements. La Centrale ouvrière bolivienne (COB), les syndicats de mineurs, les organisations paysannes et les mouvements indigènes d’El Alto ont progressivement transformé la contestation en démonstration de force. Les routes stratégiques sont coupées, les accès à la capitale perturbés, l’économie paralysée par endroits. À mesure que les jours passent, le mouvement gagne en profondeur et en organisation.

Rodrigo Paz, largement soutenu par Washington, élu à la fin de l’année 2025 et installé au pouvoir depuis moins de six mois, fait désormais face à une crise existentielle pour son gouvernement. Car derrière la contestation immédiate des pénuries, de l’inflation et des difficultés économiques, c’est un rejet beaucoup plus large qui s’exprime, celui d’une politique perçue comme néolibérale, alignée sur les intérêts de Washington et favorable aux milieux financiers et aux investisseurs étrangers au détriment des travailleurs boliviens.

Dans un pays marqué par une longue histoire de luttes sociales, de coups d’État et d’ingérences étrangères, la question de la souveraineté reste centrale. Et c’est précisément cette question qui revient aujourd’hui avec force dans les slogans des manifestants. Beaucoup voient dans la politique de Rodrigo Paz la volonté de replacer la Bolivie dans une relation de dépendance avec les États-Unis, notamment autour des ressources stratégiques du pays, des terres agricoles et des matières premières.

Les mesures foncières favorisant l’endettement ou l’hypothèque des terres ont servi de détonateur. Dans les campagnes, nombre d’organisations paysannes dénoncent une logique d’accaparement progressif des terres et une ouverture accrue aux intérêts étrangers. Dans les villes, l’explosion des prix et les pénuries nourrissent une colère sociale profonde. Quant aux syndicats, ils accusent le pouvoir de vouloir démanteler progressivement les protections sociales conquises au fil des décennies de luttes populaires.


Le retour du vieux schéma latino-américain
Très vite, le conflit a dépassé les seules questions économiques. L’entrée en scène de Washington a donné à la crise une dimension géopolitique explosive. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affiché un soutien total au président bolivien, dénonçant des « criminels » et des « narcotrafiquants » cherchant à déstabiliser un gouvernement élu.

Des mots qui, en Amérique latine, réveillent immédiatement une mémoire historique lourde. Car derrière ce vocabulaire de la stabilité et de l’ordre, beaucoup de Boliviens voient réapparaître le vieux logiciel interventionniste américain qui a marqué le continent durant des décennies. De l’opération Condor aux coups d’État militaires soutenus ou tolérés par Washington, l’histoire latino-américaine est jalonnée d’interventions justifiées au nom de la lutte contre le communisme, le désordre ou le narcotrafic (souvent instrumentalisé par la CIA).

La fameuse doctrine Monroe, formulée au XIXe siècle sous le slogan « l’Amérique aux Américains », a longtemps servi de justification idéologique à la domination des États-Unis sur le continent. Aujourd’hui, de nombreux militants boliviens dénoncent ce qu’ils appellent déjà une nouvelle « doctrine Donroe » selon les termes mêmes de Donald Trump après l'enlèvement de Nicolas Maduro le 2 janvier dernier — mélange de soutien inconditionnel aux gouvernements alliés, de criminalisation des mouvements populaires et de contrôle stratégique des ressources naturelles du continent.

Dans les rues de La Paz, beaucoup ont le sentiment d’assister au retour des années 1960, 1970 et 1980 : celles des dictatures militaires, des assassinats politiques, des disparitions et des gouvernements latino-américains alignés sur Washington au nom de la stabilité régionale. Cette mémoire collective reste extrêmement vivace en Bolivie, particulièrement dans les milieux syndicaux, indigènes et populaires.


Une mobilisation enracinée dans le monde du travail
La grande force du mouvement actuel réside précisément dans son ancrage populaire et syndical. Il ne s’agit pas simplement d’une mobilisation électorale ou d’une opposition institutionnelle classique. Ce qui se construit depuis plusieurs semaines ressemble à une convergence sociale de grande ampleur.

Les mineurs, figures historiques des luttes boliviennes, occupent une place centrale dans les manifestations. Leur présence possède une portée symbolique immense dans un pays où les luttes ouvrières ont souvent façonné l’histoire politique nationale. À leurs côtés, les syndicats paysans, les travailleurs urbains, les organisations indigènes aymaras et de nombreux habitants des quartiers populaires participent aux barrages et aux marches.

Ce front social dépasse largement le seul soutien à Evo Morales, même si ses partisans y jouent un rôle important. La mobilisation agrège des secteurs très divers unis par une même conviction, celle que la Bolivie refuse une nouvelle humiliation sociale et nationale.

Les revendications dépassent désormais le cadre économique immédiat. Les manifestants réclament la justice sociale, la défense des protections populaires, le respect de la souveraineté nationale et le refus d’une mise sous dépendance américaine. Beaucoup dénoncent un modèle économique qui sacrifierait les intérêts du peuple bolivien au profit des grandes puissances et des investisseurs étrangers.

Cette dimension patriotique et sociale explique en partie la solidité du mouvement. La contestation ne repose pas uniquement sur une logique partisane. Elle s’enracine dans des structures syndicales anciennes, dans les organisations communautaires, dans les réseaux paysans et dans une mémoire collective de résistance profondément ancrée dans le pays.


Un pouvoir de plus en plus isolé
Face à cette montée en puissance, le gouvernement semble chaque jour un peu plus fragilisé. Le 20 mai, Rodrigo Paz a tenté de reprendre l’initiative en annonçant un remaniement ministériel et la création d’un conseil économique et social censé ouvrir des discussions. Mais ces annonces n’ont pas désamorcé la colère.

Au contraire, les divisions apparaissent désormais jusque dans les cercles du pouvoir. Le vice-président Edmand Lara a pris ses distances avec la stratégie répressive, tandis qu’une partie de la droite bolivienne commence à douter ouvertement de la capacité du président à stabiliser le pays.

Sur le terrain, la répression se durcit. Plus de 90 personnes avaient déjà été arrêtées dès le 18 mai après de violents affrontements à La Paz. Mario Argollo, dirigeant de la COB, est désormais poursuivi pour « terrorisme et incitation à commettre des crimes ». Une accusation extrêmement lourde que les syndicats dénoncent comme une tentative d’intimidation politique.
Mais malgré les arrestations, les barrages tiennent. Les forces de sécurité n’ont pas réussi à rétablir une circulation normale ni à casser la dynamique du mouvement. Chaque intervention policière semble au contraire nourrir un peu plus la colère populaire.

La Bolivie donne aujourd’hui le spectacle d’un pays profondément fracturé où une large partie des classes populaires refuse de voir revenir un modèle politique et économique associé, dans l’imaginaire collectif, aux décennies de domination étrangère et de destruction sociale.

Ce qui se joue dépasse donc largement une simple crise gouvernementale. La bataille actuelle pose une question fondamentale : qui décide réellement de l’avenir de la Bolivie ? Les institutions appuyées par Washington ou un mouvement populaire organisé autour des syndicats, des travailleurs et des organisations indigènes ?

Dans les rues de La Paz, beaucoup pensent déjà avoir choisi leur réponse. On assiste à un immense mouvement de défense de la souveraineté nationale et populaire.

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