En Corée du Sud, Samsung Electronics s’est retrouvé confronté en 2024 à un conflit social inédit. Le Nationwide Samsung Electronics Union, principal syndicat du groupe, a d’abord appelé à une journée de grève le 7 juin, avant un arrêt de travail de trois jours à partir du 8 juillet, puis à une grève illimitée annoncée le 10 juillet. Le mouvement visait les négociations salariales et les primes, dans une entreprise longtemps restée symbole d’un capitalisme sud-coréen peu ouvert au syndicalisme. Ce bras de fer a touché le premier fabricant mondial de puces mémoire, au moment où la demande en composants liés à l’intelligence artificielle plaçait Samsung sous pression industrielle.
Le chiffre d’un coût de près de 20 milliards de dollars pour une grève générale de 18 jours circule, mais il n’a pas été confirmé dans les sources consultées. En revanche, la perspective d’un conflit prolongé a immédiatement suscité des inquiétudes sur la production de mémoires DRAM, NAND et de puces à haute valeur ajoutée. La presse sud-coréenne relevait dès juillet 2024 que le syndicat cherchait à peser sur les lignes les moins automatisées, avec l’objectif affiché d’étendre la pression aux segments liés aux HBM, ces mémoires à large bande passante devenues cruciales pour les serveurs d’IA. Chez Samsung, la question salariale débordait donc le cadre de l’usine : elle touchait une infrastructure centrale de l’économie numérique mondiale.
Ce conflit a aussi révélé la dépendance d’un Etat industriel à l’égard de son principal conglomérat. Samsung Electronics pèse lourd dans les exportations, l’emploi qualifié et l’investissement technologique du pays. Le gouvernement sud-coréen a de longue date traité les semi-conducteurs comme un secteur à protéger, y compris par des débats sur les horaires de travail, la compétitivité et les dispositifs d’exception réclamés par les industriels. Quand un conflit social frappe un tel groupe, ce ne sont pas seulement les actionnaires qui s’alarment : c’est tout un modèle de dépendance nationale à quelques grands chaebols qui apparaît au grand jour.
Le rapport de force syndical mérite, lui, d’être pris au sérieux. Le NSEU revendiquait plus de 28.000 membres en 2024. En avril, plus de 20.000 adhérents avaient pris part à un vote sur la grève, avec une approbation massive du mouvement selon la presse sud-coréenne. Cette capacité d’organisation a marqué une rupture dans l’histoire de Samsung, longtemps réputé hostile à l’implantation syndicale. Le simple fait qu’une grève puisse perturber le calendrier d’un champion mondial des puces montre qu’un salariat organisé peut encore imposer un coût politique et industriel réel au patronat, même dans les filières les plus intégrées au capital mondialisé.
L’épisode n’a pas débouché sur un effondrement visible de la production mondiale, mais il a laissé une trace durable. En mai 2026, l’Associated Press rapportait que le syndicat avait finalement suspendu une nouvelle grève de 18 jours après un accord salarial de dernière minute soumis au vote des salariés. Cette séquence confirme deux faits. D’une part, la direction de Samsung ne peut plus traiter la conflictualité sociale comme un bruit marginal. D’autre part, l’Etat sud-coréen, comme les grands donneurs d’ordre de la tech mondiale, sait désormais qu’une usine de semi-conducteurs n’est pas seulement une affaire de machines, de subventions et de propriété intellectuelle.
Il est permis d’y voir une leçon plus large. Depuis des années, le discours dominant présente la souveraineté industrielle comme une question d’investissements, d’alliances géopolitiques et d’avance technologique. Le cas Samsung rappelle une évidence plus matérielle : la production dépend aussi du travail organisé, de la paie, des horaires, des primes et de la reconnaissance collective. Quand un groupe placé au centre des chaînes mondiales vacille sous la pression syndicale, cela contredit frontalement le récit néolibéral d’une industrie qui fonctionnerait en dehors du social.
Sources :
- « Samsung Electronics confronté à la première grève illimitée de son histoire » — lemonde.fr
- « Samsung Electronics union declares plans for first-ever strike » — koreatimes.co.kr
- « Samsung Electronics' labor unions vote for strike after wage talks break down » — koreatimes.co.kr
- « Will protracted strike affect Samsung's chip productivity? » — koreatimes.co.kr
- « Samsung's union puts off strike after reaching last-minute wage deal with management » — apnews.com