Dernière bataille
Après six années de guerre pour les Européens et quatre pour les Soviétiques, la guerre prit officiellement fin, une première fois, avec la capitulation de l’Allemagne nazie à Reims, le 7 mai vers 2 h 41 du matin. Dans une école technique transformée en quartier général allié, le général Alfred Jodl apposa sa signature sur l’acte de capitulation sans conditions des forces allemandes au nom du Haut commandement allemand, en présence du général américain Walter Bedell-Smith, du général soviétique Ivan Sousloparov et, en qualité de témoin, du général français François Sevez.

Le texte stipulait l’arrêt de toutes les opérations militaires actives à 23 h 01 le 8 mai, soit près de quarante-quatre heures plus tard. Un délai surprenant, arraché par les Allemands aux négociateurs occidentaux, comme le ministère français des Armées le reconnaît aujourd’hui sur son site officiel.
« Alfred Jodl a réussi à obtenir un délai de la part des alliés occidentaux. Ceci laisse presque deux journées aux Allemands pour faire passer un maximum de populations civiles et de troupes en zone occidentale afin qu’elles ne tombent pas aux mains des soldats de l’Armée rouge »
Ministère des Armées, Reims, 7 mai 1945, la capitulation allemande
Pendant ces deux journées, les combats allaient donc pouvoir continuer, exclusivement contre les Soviétiques, pendant que les divisions allemandes encore intactes à l’Est allaient pouvoir de ruer vers l’Ouest pour se constituer prisonnières des Anglo-Américains plutôt que des Russes. Mais cette signature ne profitait pas seulement à l’armée allemande.
« Le document signé à Reims offrait aux Américains le prestige lié au fait que la capitulation générale allemande ait lieu sur le front Ouest, au quartier général d’Eisenhower. Les Allemands, pour leur part, obtenaient un "report de l’exécution" de près de deux jours, ce qui permit à un nombre incalculable de soldats allemands de se ruer vers l’Ouest et de gagner les lignes anglo-américaines plus hospitalières. »
Jacques Pauwels, Le mythe de la bonne guerre, 2000
Staline n’accepta pas que cette signature fasse foi. Et pour cause : pendant que les officiers se serraient la main à Reims, ses soldats continuaient de tomber par milliers en Tchécoslovaquie, en Courlande, à Prague. Les pertes soviétiques de la seule prise de Berlin, du 25 avril au 2 mai 1945, s’élevaient déjà à plus de 300 000 hommes, soit l’équivalent de la totalité des pertes militaires américaines sur les fronts européen et japonais cumulés de décembre 1941 à août 1945. Au moment où Jodl signait à Reims, l’Union soviétique avait déjà perdu environ 26 millions de ses citoyens, fait plus de 20 millions de blessés, vu raser plus de 1 700 villes et 70 000 villages. Quatre années durant, l’Armée rouge avait porté seule l’écrasante majorité du fardeau militaire de la guerre contre le Reich, sans qu’un second front européen véritable, réclamé sans relâche par Staline depuis août 1941, ne fût ouvert avant juin 1944, à un moment où la victoire soviétique ne faisait plus de doute. Que la signature de la capitulation se déroulât dans une zone tenue par les Anglo-Américains, au quartier général d’Eisenhower, et selon un texte dont la première version ne fut rédigée qu’en anglais, relevait d’une dépossession symbolique flagrante.
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